Humour : Fini le trash ?

Fini le trash ?

Des stars de l'humour racontent

Les humoristes peuvent-ils dire aujourd’hui ce que Coluche ou Desproges osaient hier ? Pas impossible, mais pas évident.

Nicole Ferroni préfère apostropher Emmanuel Macron sur Internet, plutôt que dans sa chronique sur France Inter. Un sketch chez Drucker raté, et Olivier de Benoist est raillé par les réseaux sociaux. Didier Porte remercié par France Inter sur ordre politique. Avec les affaires Dieudonné ou Charlie Hebdo sont nés de nouveaux débats et interdits. La frontière entre ce que dit l’humoriste et ce qu’il pense en réalité est de plus en plus floue.

Le trash fait toujours autant recette, mais tous les humoristes ne sont plus prêts à prendre le risque. Il y a des lignes à ne pas franchir et des mots à peser. La censure n’est jamais exclue, l’autocensure encore moins. Jusqu’où s’étend leur liberté d’expression ? Six humoristes témoignent.

Les humoristes peuvent-ils dire aujourd’hui ce que Coluche ou Desproges osaient hier ? Pas impossible, mais pas évident.

Le trash fait toujours autant recette, mais tous les humoristes ne sont plus prêts à prendre le risque. Il y a des lignes à ne pas franchir et des mots à peser. La censure n’est jamais exclue, l’autocensure encore moins. Jusqu’où s’étend leur liberté d’expression ? Six humoristes témoignent.

Certains réagissent à l’humour par la violence, pas par le rire

Nicole Ferroni abandonne en 2011 son poste de professeur de biologie pour s’engager dans le one woman show. Elle se perfectionne à “On n’demande qu’à en rire” avant de piquer, une fois par semaine, les invités de Patrick Cohen sur France Inter.

« Certains sketchs de Coluche, de Desproges et même des Inconnus ne pourraient pas sortir aujourd’hui. L’accueil de l’humour est différent. Les gens ont moins de distance et de recul. La société souffre d’une crispation. Les producteurs le savent et ils ne prendraient pas le risque de diffuser tout et n’importe quoi. Les gens sont peut-être plus malheureux, moins prêts à rigoler de tout. La misère sociale qui touche beaucoup de Français génère une tension dans l’ensemble de la société. Les inégalités cultivent la haine et la colère. Dans ce climat, l’humoriste perd de sa liberté. Si je faisais le sketch des Inconnus « L’hôpital », où ils se moquent des Antillais, je ne serai pas censurée mais je recevrais des paquets d’insultes. Certains réagissent à l’humour par la violence, pas par le rire.

Pour autant, nous ne sommes pas sous une dictature. A France Inter, j’ai une liberté totale. C’est en direct, et mes papiers ne sont pas relus. Si, un jour, je veux péter les plombs, je peux…

Je ne m’interdis aucun sujet. La seule chose à laquelle je pense, c’est à l’impact de ma chronique sur le bien-être général. Un jour, j’ai voulu faire une chronique un peu dure sur le handicap. J’avais quelques anecdotes cruelles sur le Téléthon. Au final, je ne les ai pas racontées. Quand on est écouté par des millions de gens, on ne peut pas tout dire simplement pour la vanne. »

ANTOINE, 33 ANS,
CONSULTANT

Le goût de la polémique suscite une nouvelle contrainte pour l’humoriste

Olivier de Benoist s’est révélé dans l’émission de Laurent Ruquier “On n'demande qu’à en rire”. Adepte de blagues trash sur sa femme et sa belle-mère, l’humoriste se retrouve au coeur d’une polémique en 2014, suite à une blague comparant François Hollande à Mohamed Merah.

« Il est difficile de comparer notre époque et celle de Coluche. La liberté d’expression est la même, mais les risques sont différents. On écoute toujours Coluche et Desproges. On pourrait refaire des sketchs du genre.

Mais maintenant, on confond ce que raconte l’humoriste et ce qu’il pense. On est passé de « je fais une blague » à « je pense que ». Quand Anne Roumanoff fait l’accent de Taubira, on la traite de raciste. Le seul problème du sketch, c’est qu’elle ne sait pas faire l’accent guyanais.

Le goût de la polémique suscite une nouvelle contrainte pour l’humoriste. Il faut faire attention. La raison de cette dérive est double.

D’un côté, il y a Dieudonné. Il a inventé l’humour ambigu. Il se dit antisioniste, certains le taxent d’antisémitisme. Il fait des sketchs où il dit regretter les chambres à gaz quand il écoute Patrick Cohen. Où est la frontière entre ce qu’il pense et ce qu’il dit en tant qu’humoriste ?

De l’autre, les chaînes d’information en continu relaient des polémiques futiles. Dès que l’actualité n’est pas brûlante, les médias fabriquent du buzz et les humoristes sont en première ligne : Roumanoff, Thoen, moi… La moindre blague un peu trash peut devenir une affaire nationale pendant une semaine.

Et puis, à l’époque de Coluche, il n’y avait pas Youtube, les replays et les réseaux sociaux. Tous ces outils permettent de fabriquer des polémiques. Pour lutter contre ce phénomène, il faudrait sanctuariser les humoristes, comme s'ils étaient une espèce protégée. Notre liberté d’expression doit demeurer intacte. Sinon, à ce rythme, on est condamné à faire des sketchs de plus en plus aseptisés, par peur de la polémique. »

DIDIER PORTE,
VIRE DE FRANCE INTER

Dire des choses à travers des personnages rend le propos plus libre

Antonia de Rendinger endosse la double casquette d’humoriste et de comédienne. Auteure de trois one-woman-shows, elle est considérée par la productrice de “On n’demande qu’à en rire” comme « le plus gros talent féminin » de l’émission.

« Mon humour n’est pas très engagé. Je joue un comique de situation, des sketches avec des personnages dans des situations embarrassantes ou rocambolesques. C’est le côté gênant d’une situation qui me fait rire. Je suis très sensible à l’humour de Coluche. Dire des choses à travers des personnages rend le propos plus libre. Ce n’est pas nouveau : Montesquieu faisait pareil avec les Lettres persanes. Jouer un personnage est pour moi un refuge, qui me permet d’exprimer ce que dit ou pense une partie des gens. Je viens de l’improvisation, où la parole est très libre. Quand on fait de l’impro, le public entend que c’est une petite phrase impulsive qui jaillit presque inconsciemment, qui ne nous appartient presque pas.

On entend dire qu’aujourd’hui les humoristes ne peuvent plus s’exprimer aussi librement qu’avant, qu’un politiquement correct s’est installé depuis une trentaine d’années. Certes, nous sommes soumis au jugement des gens qui réagissent immédiatement via les réseaux sociaux : c’est soit « bravo », soit « qu’on la pende ». Mais il faut arrêter de croire que les humoristes sont brimés, qu’on vit dans un monde où personne n’a plus le droit de dire ce qu’il pense. Regardez Jeremy Ferrari : il balance ! Mais encore une fois, il incarne des personnages.

J’écris mes spectacles avec ce que je suis, avec mon histoire. Je m’interdis certains sujets : la pédophilie, le viol… Je ne vois pas comment on peut en rire. Bien plus que la censure extérieure, ce sont surtout les humoristes qui, parfois, s’autocensurent. Dans mon nouveau spectacle, je fais un sketch sur l’orgasme féminin. Or, je ne pourrais pas le jouer à Abidjan, par exemple, car le public n’est pas le même. Je m’adapte : à Rome, fais comme les Romains. »

CLOE, 30 ANS,
CHARGÉE DE CLIENTELE

Il suffit d’un sketch raté pour être qualifié de raciste

Didier Porte, journaliste de formation, éditorialiste et humoriste engagé à gauche. Licencié de France Inter en 2010 avec Stéphane Guillon, il officie actuellement sur Médiapart, dans la Revue de Presse et sur scène.

« La liberté d’expression des humoristes est la même aujourd’hui qu’à l’époque de Coluche. Je suis persuadé qu'un mec aussi talentueux que Coluche ou Desproges pourrait faire le même genre de sketch. J’ai un talent assez ordinaire, donc je ne me vois pas faire des spectacles aussi subversifs ou noirs que les leurs.

Par principe, je ne m’interdis aucun sujet. Sauf certains, comme la Shoah ou l’islam. Je ne veux pas être catalogué comme un facho. Je suis un personnage public, je pèse mes mots. Il suffit d’un sketch raté pour être qualifié de raciste. J’ai une liberté, mais je n’en fais pas n’importe quoi.

La seule fois où j’ai été censuré, c’est quand j’ai été viré de France Inter, en 2010. C’était sur ordre politique. Sarkozy ne supporte pas qu’on parle de ses talonnettes. C’était la décision d’un homme, pas la réalité d’un système.

Quand je suis sur scène, je me sens totalement libre. Encore plus qu’à la télévision ou sur internet. Malgré tout, il faut faire gaffe. Si tu fais un sketch où tu te déguises en prophète, tu n’es pas à l’abri de te prendre une balle. Depuis les attentats de Charlie Hebdo, il faut avoir cette idée en tête. Je n’y pense pas tous les matins, mais c’est une nouvelle réalité à prendre en compte. »

DAVID, LA TRENTAINE,
CONSULTANT

Dans 70% des cas, mon travail ne sert à rien

Sophia Aram vient de l’improvisation. Dans ses trois one-woman-shows, elle n’hésite pas à parler sans filtre du suicide ou à tourner en dérision les trois religions monothéistes. Deux fois par semaine, elle se fend d’un billet sur France Inter, où elle tacle des personnalités politiques comme Nadine Morano, Eric Zemmour ou, plus récemment, Emmanuel Macron.

« Je suis humoriste, je jouis d’une liberté totale d’expression. Coluche pourrait encore se produire sur scène. Il était au service de valeurs ou d’idées politiques défendables, même si bien sûr tout le monde n’était pas d’accord. On pouvait ne pas adhérer au point de vue moral de leur propos, mais il y avait une morale, une cohérence. Et aujourd’hui, tout se dit, le pire et son contraire. La contrainte n’existe pas dans l’absolu, elle est liée au contexte dans lequel le propos s’exprime.

Je n’ai jamais retenu mes propos, que ce soit sur les religions ou les politiques. Les humoristes sont totalement libres. La seule contrainte pour moi, c’est de porter un propos qui repose sur des faits ou des observations vérifiables. A ce titre, par exemple, les vannes sur Jean-Louis Borloo et son penchant supposé pour l’alcool ne me font pas rire. Pour autant, je ne m’interdis aucun sujet. Certains sont plus sensibles que d’autres. La seule limite est celle de la loi qui interdit l’incitation à la haine raciale et à la diffamation . Heureusement. Il faut du respect. »

MARTHA, 27 ANS,
RETOUCHEUSE

Je me prends la tête sur la photo d'un diamant

M. Fraize se singularise par un humour absurde qui met l’accent sur les répétitions et les silences. Révélé par l’émission “On n’demande qu’à en rire” sur France 2, il évoque la pauvreté et l'économie en jouant avec son corps et sa gestuelle plutôt que sur le texte.

 

« La liberté d’expression des humoristes a progressé depuis l’époque de Coluche. Il était le premier à dire des grossièretés. Forcément, ça choquait. Maintenant, le climat est fait de vannes et de vulgarités. La liberté est totale et absolue. On peut traiter Morano de connasse sans que personne ne s’offusque. Sous Valéry Giscard d’Estaing, je me souviens d’un imitateur, Eric Blanc, qui s’était un peu trop moqué du président. Résultat : 30 ans de placard. Maintenant, chacun dit ce qu’il veut. Dans le pire des cas, l’humoriste se retrouve au cœur d’un polémique qui, finalement, lui fera de la publicité.

Mis à part Dieudonné qui a trop déconné, le statut de l’humoriste est bien plus protecteur aujourd’hui qu’à l’époque de Coluche. D’autant plus que mon humour se base essentiellement sur mon jeu de comédien. J’accorde une réelle importance au texte, mais la gestuelle offre une liberté infinie. Chacun est libre d’interpréter des mouvements de corps, des expressions. Alors que le texte demeure figé, on peut le couper, le déformer, la travestir. »

MARTIN, 31 ANS,
BRAND PUBLISHER