Quand les policiers choisissent de retourner l'arme

55 suicides en 2014 : la Police nationale n'avait plus connu telle hécatombe depuis 2000. Derrière ces drames, une détresse généralisée face à laquelle l'administration se montre impuissante. Politique du chiffre, burn out, perte de vocation... Les commissariats naviguent à vue.
A propos de ce projet
Publié le 22 Avril 2015
Mots clés : Police Société
Auteur
Cyril Simon
Cyril Simon Promotion 69
Making Of
Cyril Simon, étudiant de la 69e promotion, a réalisé ce travail sur le suicide dans la police dans le cadre du séminaire "Enquêtes" de sa première année d'études.
« Ses collègues ont fumé une clope avec lui. Il était souriant. Puis il est allé aux vestiaires, et il s'est tiré une balle ». Christophe Crépin sort à peine du commissariat du VIIe arrondissement de Paris, où un collègue vient de suicider, quelques heures plus tôt. C'était le 25 mars dernier. La voix chancelante, le responsable communication du syndicat UNSA Police décrit la torpeur dans laquelle est plongé le service. « Tous se sentent coupables» depuis la mort de ce brigadier de 48 ans. «Mais, vous savez, le suicide, c'est une goutte d'eau. Il faut peu de choses pour passer à l'acte », lâch-t­-il, prostré, avant de quitter la pièce.
 
Quatre jours plus tard, une étude officielle (1) révèle que 94% des fonctionnaires de police éprouvent un malaise profond, de la fatigue, du stress et de l'irritabilité, tous grades confondus. 62% des personnes interrogées affichent, en outre, une motivation professionnelle en chute libre. Si la souffrance au travail n'est plus un tabou depuis une dizaine d'années, les mesures volontaristes se succèdent sans réelle efficacité à long terme. Qu'il s'agisse du Service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) créé en 1996, des stages obligatoires en 2009, des cellules de veille sur les risques psychosociaux en 2010, ou encore des pôles vigilance suicide en 2013, rien n'empêche la quarantaine de décès par an.

« Des "psys-maisons" instrumentalisés »

Le plan anti-suicide (2) annoncé en janvier dernier, par le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, laisse lui aussi perplexe. Sa mesure phare : l'arrivée de sept psychologues supplémentaires, qui viennent s'ajouter aux soixante déjà en activité. Soit environ un « psy » pour 2145 fonctionnaires. « Mes collègues n'ont pas toujours connaissance de l'existence de cette aide, confie Louis Martin du Gard, commissaire en exercice, spécialiste des questions sociales. Et pour ceux qui sont au courant, ils sont synonymes d'internement. Ils disent qu'ils ne sont pas fous ». Sous ce pseudonyme, il est l'auteur de plusieurs articles sur le site  du sociologue Laurent Mucchieli. Il y regrette notamment que les psychologues ne soient pas assez « intégrés au service et au courant de la réalité du terrain ». 

Si l'administration reconnaît, à demi-mot, un manque de communication et de coordination autour de ce dispositif, Annie Jouan, la première « femme flic » du Val-d'Oise en 1971, pointe un autre problème : « On est rapidement stigmatisé quand on va consulter. Le secret médical n'est pas vraiment respecté », déplore cette retraitée de la Police nationale, encartée à la CGT et présidente-fondatrice de l'association SOS Fonctionnaire Victime. « Ces psys maison sont souvent instrumentalisés par les commissaires pour écarter un élément jugé défaillant ». Le ministère comme la préfecture n'ont pas souhaité s'épancher davantage sur ce dispositif.

« C'est fini la police à papa »

Cette méfiance envers le SSPO, cette peur d'être mis au placard après consultation, trahit une mutation plus profonde de la maison : le règne de la performance et des statistiques. Mise en exergue par Nicolas Sarkozy à son arrivée place Beauvau en 2005, puis renforcée sous sa présidence, la politique du chiffre cristallise aujourd'hui le courroux des syndicats. « Avec elle, tout s'est bureaucratisé et hiérarchisé. La police à papa, style Navarro, c'est fini », rit jaune Stéphane Crottes, chargé du social à l'UNSA. « Et l'arrivée de la gauche n'a rien changé à cela ».

En 2012, cet homme de quarante-quatre ans se prend à rêver lorsque Manuel Valls - alors à l'Intérieur – promet d'«abandonner» l'orientation voulue par Nicolas Sarkozy. Un an plus tard, une mission parlementaire puis l'Inspection Générale de l'Administration (IGA) dénoncent elles aussi ses dérives. Mais il est difficile de mettre un terme à dix ans d'une course effrénée aux résultats, inspirée par la théorie du New Public Management selon laquelle intérêt général doit rimer avec productivité. « Aujourd'hui, le commissaire est un véritable gestionnaire, cantonné à son bureau, s'insurge Marc Louboutin, ancien lieutenant, auteur de l'autobiographieUn métier de chiens en 2007, aux Editions Privé. Le préfet met les commissaires en concurrence, et eux-mêmes mettent leur service en compétition »

« Dans les années 80 et 90, il existait une véritable convivialité »

Et comme il le constate de manière lapidaire, « c'est plus facile d'être soudé autour de la lutte contre de la délinquance, qu'autour de bons chiffres ». Le système opaque des primes au résultat exceptionnel (PRE), instauré en 2004, participe également à cette obsession du bâton. La « bâtonnite » comme ils l'appellent, ou l'art de mettre des bâtons dans les bonnes cases pour s'attirer les compliments du ministère. En 2012, une enquête de Mathieu Molines (3), chercheur au CNRS, révèle que 70% des policiers interrogés considèrent que « faire du chiffre » est un élément essentiel de leur métier. Au détriment du travail de terrain, de l'avis général, ce qui a pour pour effet de marginaliser le corps policier. 

Asceptisé, pressurisé, le commissariat n'est plus ce refuge au sein duquel la parole se libère et les  opérations difficiles se débriefent sur le tas. Fataliste, Marc Louboutin poursuit: « Dans les années 80 et 90, il existait une véritable convivialité. Les pots étaient fréquents, on connaissait les familles des autres. L'alcool, lorsqu'il était bien contrôlé, c'était presque un indicateur de bonne vie du service ».

Désormais, les échanges autour de la vie privée et professionnelle ne s'opèrent plus naturellement. Des échanges pourtant indispensables, rappelle Annie Jouan, car « une affaire, on  la ramène à la maison : ce qu'on voit au travail, c'est difficile de l'oublier totalement lorsqu'on est en famille». Elle conclut, dépitée : « L'individualisme a pris le dessus ». Un danger majeur dans cette profession où l'esprit de corps joue un rôle vital. Une expression, ou plutôt un gimmick, résume la prégnance du sentiment d'appartenir à une sous-culture : « Nous sommes les éboueurs de la société ».

« On a créé un terreau de vulnérabilité »

Christian Mouhanna, co-directeur du CESDIP, le Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales, prend le pouls des « bleus » depuis 25 ans. Son constat est amer : « Il y a une perte de sens et d'identité. Quand on leur demande pourquoi ils travaillent, ils ont du mal à répondre. » Selon lui, les instructions de la hiérarchie sont en contradiction avec ce que demandent les gens dans la rue. « Il y a beaucoup de jeunes désabusés qui ne croient plus en leur vocation de départ, qui se sentent abandonnés », explique celui qui vient de participer à la commission Bergougnoux, chargé de réformer la corporation. « Il y a un mot magique dans le code de déontologie : le discernement. Il faut obéir, mais parfois non, car il faut faire preuve de discernement ». Louis-Martin du Gard a des tas d'exemples en tête : « On nous dit qu'il n'y a pas de zones de non-droit. Or, lorsqu'on va sur les terrains sensibles et qu'on reçoit un frigo sur la gueule, on nous reproche violemment d'y être allé ».

Le suicide est appréhendé d'une toute autre manière de l'autre côté de l'Atlantique. Il est perçu comme un moyen direct d'évaluation de la qualité ou du dysfonctionnement des services. Le modèle de prévention québecquois est, d'ailleurs, souvent cité en exemple. Le nombre de suicides y a baissé de 78% ces trente dernières années (de 18 à 4 par an). Une maison d'accueil, La Vigile, propose quatre types de cure, de sept à vingt-et-un jours pour les agents de la paix vulnérables et leurs familles. De plus, depuis 2000, à Montréal, un réseau de sentinelles baptisé « policiers ressources de soutien » identifie les situations à risque et guide le collègue vers le service compétent. Supervisés et recrutés sur la base de volontariat pour trois ou quatre ans, ces policiers assurent également une permanence 24h/24 via un numéro gratuit. Quant aux psychologues, ils ont réussi à gagner la confiance des effectifs, après avoir écumé pendant trois ans l'ensemble des services.

« Il va falloir du courage pour tout remettre à plat »

Les syndicats, eux, « sont essentiellement là pour gérer les demandes de mutation et de promotion », lance Christian Mouhanna. Navré de l'immobilisme ambiant, il en appelle au retour de la police de proximité. « Depuis peu, les syndicats critiquent les statistiques mais ils ont du mal à proposer autre chose. Quant au ministère, il est bloqué entre les syndicats et la politique sécuritaire d'Alain Bauer (spécialiste des questions de sécurité, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy et ami de Manuel Valls ndlr). Il va falloir du courage pour tout remettre à plat ». 

Au vu du « guide santé-sécurité au travail » publié sur l'intranet de la Police nationale, le 5 novembre dernier, les politiques de prévention n'évoluent guère : il s'agit d'un annuaire des risques et des mesures sans aucune proposition innovante. La préface de Bernard Cazeneuve sonne presque comme un aveu d'échec. Il explique que ce livret « doit être considéré comme une aide, mais [que] rien ne remplacera jamais les liens de solidarité et de confiance qu'il faut parallèlement développer entre collègues comme au sein de la chaîne hiérarchique ». Or, c'est justement cette chaîne de solidarité et de confiance en perdition qui crie au secours.

1 - La Direction des ressources et des compétences de la Police nationale (DRCPN) a adressé un questionnaire de 66 questions aux 142.000 policiers français sur leurs conditions de travail. 45.000 environ ont répondu aux 66 questions. Il a été décidé de n'en garder que 3.500, jugés représentatifs de la profession, du gardien de la paix au commissaire.

2 - Le plan anti-suicide comporte quatre grand axes : le recrutement de sept psychologues supplémentaires, la formation ad-hoc de policiers référents, la création de casiers nominatifs pour déposer son arme de service, et la refonte des cycles de travail. 

3 - Etude sur le management et le stress au travail du Centre de Recherche en Management Université Toulouse 1 Capitole avec le Syndicat Alliance.

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