Les socialistes espagnols à la recherche d'une majorité

Le leader du PSOE, Sanchez, doit rallier à lui des acteurs avec des revendications contradictoires pour former un gouvernement.
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Publié le 23 Février 2016
Auteur
Emre Sari
Emre Sari Promotion 70
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Cet article a été réalisé dans le cadre de la "mission 24h" de la majeure newsroom, sous la direction de Cédric Rouquette. L'exercice consistait à trouver un sujet, un angle et à le traiter en 24 heures à partir d'une phrase tirée au sort: "Quelle majorité politique pour l'Espagne ?"

« La semaine décisive », selon les mots de Pedro Sanchez. Le leader socialiste espagnol a appelé à « abandonner les intérêts partisans [de chacun] » pour trouver un accord. C’est que, depuis les élections législatives du 20 décembre, la vie politique espagnole bouillonne. Le PP de droite de Mariano Rajoy et le PSOE ont terminé premier et deuxième, mais avec une infime avance. Podemos, le parti anti-austérité de Pablo Iglesias, et Ciudadanos (C’s), le nouveau visage de la droite dirigé par Alberto Rivera, les talonnent. Les deux formations historiques, écharpées par des scandales de corruption et les conséquences de l’austérité, ont perdu environ cinq millions de voix à leur profit depuis les dernières élections législatives de 2011.

Aujourd’hui, aucune majorité n’émerge en vue des votes parlementaire du 2 et du 3 mars, qui doivent désigner un chef de gouvernement. Isolé sur l’échiquier politique, Rajoy a déjà refusé le 22 janvier la proposition protocolaire du roi de former un gouvernement. Le 2 février, Sanchez a, lui, accepté la tâche. 176 sièges pour une majorité absolue. Depuis, il s’échine à former un gouvernement sans écarter aucune piste d’alliance parlementaire, à l’exception du PP. A droite comme à gauche, les positions de chaque camp sont presque inconciliables et les concessions rares. De nouvelles élections de profilent.

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  Résultats des élections du 20 décembre

 

 Le PSOE tangue à gauche comme à droite

 De manière surprenante, Podemos a fait le premier geste le 24 janvier. Iglesias a proposé un gouvernement de coalition avec Sanchez à sa tête et lui vice-président. Comme le note Christophe Barret, historien et auteur de « Podemos, pour une autre Europe », « c’est un revirement par rapport à la ligne de Podemos avant les élections. Ils avaient toujours dit qu’ils gouverneraient seuls ». La coalition inclurait aussi Izquierda Unida, un rassemblement d’extrême gauche auquel Podemos a pris ses voix, et leurs deux sièges.

Mais les conditions posées par Iglesias sont difficilement acceptables. Le 15 février, il a dégainé un document d’une centaine de pages sur les prérequis politiques à un accord avec Sanchez. Un plan social de 24 milliards d’euros par an sur quatre années sera mis en place, financé par une réforme fiscale. L’objectif de déficit public en dessous de 3% est repoussé à fin 2018. Iglesias balaie les exigences de Bruxelles et isole encore un peu plus le PSOE dans les négociations d’austérité. Sur la question de la Catalogne, Podemos insiste sur le tenue d’un référendum, alors que Sanchez s’oppose à toute tentative de diviser « l’Espagne unie ».

Podemos énerve aussi par la manière dont il négocie. Juste après son offre du 24 janvier, il avait déjà réparti les portefeuilles ministériels sans consulter son potentiel allié. Une humiliation aux yeux de nombreux socialistes. « Jamais je n’ai vu un tel numéro théâtral dans l’arène politique, a réagi le chroniqueur d’El Mundo Casimiro Abadillo. En voyant Iglesiass, j’avais l’impression d’avoir sous les yeux une sorte de star. A l’écouter, on aurait dit que c’est à lui, et non à Sánchez, à qui le roi avait demandé de former un exécutif ! »

A tel point qu’on peut se demander si ce n’est pas effectivement ce que cherche in fine Pablo Iglesias. « Je pense que les dirigeants [de Podemos] font le pari qu’il pourrait passer en tête en cas de nouvelles élections, estime Christophe Barret. Ils ont placé la barre très haute pour que le parti socialiste ne puisse pas faire alliance avec eux. » Un sondage du 4 février pour le quotidien El Pais donne bien Podemos devant le PSOE en cas de nouvelles élections, mais seulement d’un point. Le ballet des alliances reprendrait. Et quant à une grande coalition PSOE, C’s et Podemos, Rivera et Iglesias s’accordent au moins à rejeter catégoriquement cette idée.

De l’autre côté de l’échiquier politique, Sanchez a entamé des négociations avec Rivera, en accord avec son parti. « Mais même s’ils s’allient, il manquerait encore plus de sièges, constate Jean-Jacques Kurliandsky,chercheur à l’IRIS. Le vrai enjeu de leur négociation est plutôt l’abstention ». Car une coalition des gauches (161 sièges) ne suffirait pas à atteindre la majorité absolue de 176 . Il faudrait que le PP ou C’s s’abstiennent de voter contre.

 

Les indépendantistes au cœur des tractations

C’est là où la discorde sur la Catalogne pèse de tout son poids. C’s, comme le PSOE, refuse absolument de remettre en question l’unité de l’Espagne. Alors que Podemos tient la position ambigüe du referendum, et que les partis indépendantistes catalans (17 sièges) pourraient permettre d’atteindre la majorité. Le PSOE est écartelé entre l’intégrité nationale, et le devoir de former un gouvernement en passant par des concessions à des indépendantistes et à Podemos.

Cette fracture se retrouve au sein même du parti socialiste. « Le secrétaire général et son entourage sont favorables à une coalition avec Podemos, alors que les barons locaux, [les présidents de régions], s’y opposent, Susanna Diaz en Andalousie en tête », analyse Jean-Jacques Kurliandsky. Sanchez n’est pas assuré d’être reconduit à son poste lors du congrès du PSOE - qu’il a lui-même avancé d’un mois sous la pression des barons - les 21 et 22 mai prochains.

Devant un tel paysage politique, les votes parlementaires du 2 et du 3 mars pourraient bien conduire à de nouvelles élections en juin. « Le pays se dirige peut-être vers un scénario à la belge », sourit Christophe Barret. Un roi nommé Philippe, des revendications indépendantistes, un parlement atomisé. « Le record sans gouvernement est de 541 jours là-bas ». 

 

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