Le gros sexe des Noirs, ce cliché à la peau dure

Parmi les clichés raciaux habituels, l'idée que « les Noirs en ont une grosse »  est un des plus enracinés. On vous explique pourquoi.

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Publié le 19 Février 2016
Auteur
Etienne Girard
Etienne Girard Promotion 69
Making Of

Cet article a été réalisé dans le cadre de la "mission 24h" de la majeure newsroom, sous la direction de Cédric Rouquette. L'exercice consistait à trouver un sujet, un angle et à le traiter en 24 heures à partir d'un mot tiré au sort (ici le hashtag "SiLesNoirsParlaientCommeLes Blancs").

La photographie est tirée du film Full Metal Jacket, de Stanley Kubrick (1987). Droits réservés.

Le gros sexe des Noirs, ce cliché à la peau dure
Questionnements lourdingues sur les origines géographiques, remarques amusées sur l'exotisme supposé, affirmations péremptoires sur les attributs physiques... Le hashtag #SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs, lancé mardi 16 février sur Twitter, a connu un grand succès en associant aux Blancs des préjugés habituellement réservés aux Noirs.

Pour une fois, on a ainsi vu des internautes disserter sur le sens du rythme que confère une peau « couleur jambon », d'autres s'interroger sur la maitrise linguistique de l'« Européen » par un Français, tandis que certains regrettaient que les blancs « se ressemblent tous ».

 

" Elle avait la couleur peau jambon.... et elle bougeait avec la grâce d'une louve du Périgord"#SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs

— La copine dodue. (@ThisisKiyemis) 16 Février 2016

 

 

 

"Parles européen, allez stp! Apprend moi, Cmnt on dit bonjour en Européen" #SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs

— ´ (@Mdrjsuismort) 16 Février 2016

 

 

 

 

C'est pas lui le blanc de l'autre fois? Comment veux-tu, ils se ressemblent tous! #SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs pic.twitter.com/w2pHCiMRYl

— Po Lomami équimauves (@LomamiPo) 17 Février 2016

 

 

 

«  A ton avis, pourquoi Madeleine est avec Wilfried ? »

Parmi toutes ces marques de racisme ordinaire, exercé en toute décontraction et bienveillance, il en est une qui fait habituellement plus débat que les autres : la taille du sexe des hommes noirs. Faites le test autour de vous. Au cours d'une prochaine soirée (voire au bureau si l'ambiance est particulièrement détendue), ciblez un petit groupe, de préférence composé d'un nombre significatif d'individus de sexe féminin. Soumettez-lui alors la terrible question : les hommes noirs sont-ils naturellement dotés d'un pénis plus long ?

La controverse devrait être immédiate. Certaines (certains) crieront mollement au cliché raciste, tandis que d'autres, dans l'hilarité probablement générale, expliqueront que « oui, c'est connu » ou que « à ton avis, pourquoi Madeleine est avec Wilfried depuis trois ans ? ». Quelques-unes (quelques-uns) devraient  ensuite y aller de leurs anecdotes personnelles. Sourires gourmands de rigueur. 

Dans sa frénésie satirique, la twittosphère n'a d'ailleurs pas oublié ce grand classique des préjugés sur les Noirs.

 

C'est vrai la légende de votre sexe ?Je veux dire 10 cm de moins que nous mais 3 cm de plus que les asiat #SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs

— Snap: Alastarjacks23 (@alastarjacks23) 18 Février 2016

 

 

 

"Alors, c'est une légende ou pas la taille de votre sexe...?" #SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs

— Frank Underwood (@Lui4life) 18 Février 2016

 

 

 

-Oh mais si elle sort avec Bertrand c'est sur que c'est pour son petit sexe pas son intelligence hein. #SiLesNoirsParlaientCommeLesBlancs

— L'agent de Doria (@Hell_Of_L_ii) 16 Février 2016

 

 

 

Hit-parade original

Entendons-nous bien, il n'existe aucune étude scientifique qui fait autorité sur le sujet. Il est vrai que le site spécialisé en cartographie Target Map a publié en 2011 un classement mondial de la taille des sexes : Les Congolais y arrivent en tête avec une moyenne de 17,93 cm, devant les Equatoriens et leurs 17,77 cm. Les Français tutoient eux les sommets du pénis européen avec une moyenne de 16,01 cm.

C'est sûrement ce hit-parade original que vos amis évoquent lorsqu'ils clament que « les Noirs sont mieux outillés, ça a été prouvé ». Plusieurs médias très sérieux, de rtl.fr au site d'infos belge 7sur7.be en passant par le site aufeminin.com l'ont d'ailleurs repris sans sourciller.

 

Aucune preuve scientifique

Le hic, c'est que ce classement, consulté 19 millions de fois quand même, ne possède aucune portée scientifique. Comme le notait Libération dès 2012, cette « étude » agrège en réalité un certain nombre de recherches non reliées entre elles et souvent déclaratives. Or, on imagine bien la subjectivité qui peut affleurer dans l'esprit d'un homme au moment de déclarer la taille de son vit. A défaut d'être les mieux membrés, les Congolais et les Equatoriens sont peut-être les plus gros vantards.

Ainsi que l'affirmait le sexologue Ronald Virag à Rue 89 en 2011, « ce n'est pas la couleur de peau qui fait la taille du sexe », donc. Plutôt des variables encore mal connues telles que « la génétique, l'environnement, les sécrétions hormonales dans la vie intra-utérine et périnatale ».

Ce qui ne signifie en aucun cas que votre amie de confiance ment quand elle raconte son expérience longue et forte avec ce type qui se trouve avoir la peau noire. Cette absence de preuve scientifique veut simplement dire qu'on ne peut pas en faire une règle, une norme. Cela dépend des gens.

 

La culture populaire au soutien de l'idée reçue

Si ce fantasme de la grosse verge des hommes noirs est si bien ancré, c'est aussi qu'il se trouve abondamment relayé par la culture populaire. Les films grand public qui évoquent le sujet de façon légère sont innombrables. Dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick (1987), une prostituée vietnamienne refuse ainsi de coucher avec un soldat américain à la peau noire par peur « d'avoir trop mal ». On rit aux éclats.

Le cliché est souligné plus lourdement encore dans Bon à tirer, la comédie grasse des frères Farrelly sortie en 2011, quand Owen Wilson manque de s'étouffer dans un spa. Il est alors sauvé par deux hommes : un Noir au phallus impressionnant et un Blanc au pénis riquiqui. Ce que la caméra ne manque pas de mettre en évidence par des gros plans suggestifs. (attention, images explicites).

Le cinéma d'auteurs s'est également mis au diapason, de façon plus subtile. Dans Nymphomaniac : Volume II, de Lars Van Trier (2014), le personnage joué par Charlotte Gainsbourg couche avec deux hommes noirs particulièrement bien pourvus. Ce sur quoi l'actrice ne manquera pas de plaisanter, dans une interview au Journal du dimanche, en évoquant « la séquence avec les deux Africains, dotés d'attributs impressionnants. [Rires.] ». Dans un registre plus distancié, les films de Quentin Tarantino, passionné par la question des conflits raciaux, sont truffés de références aux préjugés racistes. Le gros sexe des hommes noirs est souvent évoqué, comme dans son dernier opus, les Huit Salopards, où le personnage joué par Samuel L. Jackson se vante de la taille de son pénis.

 

« Passé colonial qui ne passe pas »

Ces clichés ne sont pas l'apanage de la culture américaine contemporaine. Serge Bilé, journaliste et auteur de « La légende du sexe surdimensionné des Noirs » en 2003 rappelle que ce mythe vient de loin. Il trouverait sa source dans la malédiction biblique des descendants de Cham, qui avait surpris son père Noé nu : « Les premiers théologiens ont expliqué que Cham avait violé son père, affirme ce journaliste à la chaîne Martinique première. Pour punir le fautif, sa descendance aurait été condamnée à l'esclavage. Elle aurait la peau noire, les cheveux crépus et un pénis démesurément long ».

L'histoire de la littérature française serait également parsemée de telles références, comme l'indique Serge Bilé : « Voltaire estimait que les hommes à la peau noire étaient les fruits d'une union entre un humain et un singe ». L'époque de la colonisation, de la fin du dix-neuvième au début du vingtième siècle aurait contribué à corroborer cette idée. « De nombreuses chansons populaires de la première guerre mondiale ont continué à incruster l'idée que les Noirs étaient littéralement des bêtes de sexe, avec un pénis démesuré. Une chansonnée sur un certain Badaboum qui honorait les femmes blanches a particulièrement marqué son époque », explique le journaliste.

Pour lui, « ce préjugé est le reflet d'un passé colonial qui ne passe pas. Il a un relent raciste évident : signifier que les Noirs sont des forces de la nature, des corps doués pour copuler mais pas des esprits doués d'une grande intelligence ».

 

Connotation positive

L'aspect le plus pernicieux de ce cliché réside dans sa connotation positive au sein de l'imaginaire collectif. Selon le psychanalyste Jean-Michel Hirt, interrogé par psychologies.com en 2008, les hommes associeraient à un grand pénis une « sexualité sans défaillance », tandis que pour la thérapeute de couple Violaine-Patricia Galbert, « la plupart des femmes fantasment sur un sexe masculin puissant, qui les comble. Cela fait partie de l'imaginaire érotique féminin ».

La longueur et la grosseur de la verge incarneraient donc la virilité parfaite. Serge Bilé n'en disconvient pas : « C'est là toute la force et l'ambiguïté de ce préjugé. Certains hommes noirs en sont très contents : ils se disent que ça va les aider pour draguer. Alors qu'il s'agit du socle à partir duquel on a justifié l'esclavage ».

Ces clichés raciaux ne concerneraient d'ailleurs pas que les blancs. Le journaliste martiniquais livre à ce propos une anecdote édifiante : « En 2005, j'ai réalisé un sondage représentatif auprès de 500 personnes en Martinique. Une grande majorité pensait que les Asiatiques avaient un sexe plus petit que les Noirs. Sans savoir l'expliquer ». A croire que les préjugés raciaux, qu'ils évoquent les peaux blanches, noires, jaunes ou bleues, ont surtout la peau bien dure.

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