Pour survivre, les monnaies locales veulent sortir de l’impasse militante

Le dynamisme de façade des monnaies locales masquent leurs difficultés à sortir du socle associatif et militant. Les expérimentations se multiplient. L’objectif annoncé : développer les échanges locaux et « favoriser l’économie réelle ». En pratique : dépasser une diffusion encore trop confidentielle pour survivre à long terme.
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Publié le 30 Novembre 2015
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Cet article a été réalisé dans le cadre de la deuxième session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette.

« On fait du bruit depuis trois ans, de l’éducation populaire, de la pédagogie. Mais il n’y a pas de mobilisation citoyenne. C’est attristant. Si ça ne bouge pas d’ici décembre… » Patrice Silvestre soupire, lasse. Son combat pour lancer la Graine, une monnaie locale à Montpellier, commence à s’essouffler.

Pour l’heure, 200 utilisateurs ont signé un chèque, et 20 prestataires accepteraient d’être payé en Graines. « On pourrait déjà lancer un premier billet. Mais si on n’est que deux ou trois pour le faire tourner… » Les bénévoles étaient encore vingt-cinq il y a quelques mois. Aujourd’hui, trois ou quatre tiennent le projet à bout de bras.

Des monnaies locales complémentaires continuent pourtant de naître partout en France. En octobre, le Stück apparaissait à Strasbourg. Le 7 novembre, à Lyon, la Gonette est devenue la 31e monnaie locale en cours en France. Une vingtaine sont encore à l’état de projet.

Le dynamisme est réel, mais trompeur. Les projets peinent à s’extirper de la phase d’expérimentation et à dépasser une diffusion confidentielle. L’absence de synergie entre les bénévoles militants et la sphère publique limite le changement d’échelle de ces monnaies. Conséquence : l’engagement citoyen s’épuise.

À Montreuil, il est possible d’acheter sa pizza en Pêches au restaurant Lys. Le principe de la monnaie est simple, un euro équivaut à une Pêche.

Pour obtenir des pêches, il faut se rendre dans les comptoirs de l’association. Quarante partenaires locaux les acceptent : fleuriste, alimentation bio, librairie, brasseur… Au total, 45 000 euros ont été échangés depuis 2013, 10 000 Pêches sont aujourd’hui en circulation.

Le geste se veut « éthique, solidaire, écologique ». Selon Marc Abel, un bénévole de l’association, le système vise à favoriser le commerce de proximité, pour maintenir une vie de quartier notamment. Marc Abel est lucide : « On est loin du succès rêvé. Pas de milliers d’utilisateurs, plutôt 350. La moitié seulement les utilise régulièrement. »

Une « contre-culture »

Les monnaies locales sont aussi un moyen de défendre l’économie « réelle » contre l’économie « spéculative ». « C’est une contre-culture, ajoute Marc Abel. Elle n’est pas majoritaire, mais si elle peut faire réfléchir les gens… ».

Les euros échangés sont retirés du circuit normal pour constituer un fonds de garantie. Joël, le gérant de la pizzéria, reçoit entre 100 et 150 Pêches par mois. S’il veut les changer en euros, il en perdra 3 %. Cela l’incite à dépenser ses pêches dans le circuit local.

Aujourd’hui, la Pêche a juste les moyens de vivoter. Une subvention de la mairie de Montreuil, 30 000 euros au lancement, avait dans un premier temps permis d’embaucher une salariée. Aujourd’hui, plus les moyens de la payer. Unique levier : la sensibilisation du public. L’association aura un stand au Village mondial de la COP 21. Les visiteurs pourront y obtenir des Pêches à utiliser dans les échoppes de restauration de l’événement.

Jean-Philippe Magnen, le vice-président EELV de la région pays de la Loire, se veut optimiste : « Dans 10 ans, les monnaies locales se seront imposées en France. » Selon lui, elles commencent à se faire une place dans les programmes politiques locaux, souvent à gauche ou dans les partis écologiques. Prochaine étape : s’en servir pour les impôts locaux et d’autres services sociaux.

À Montreuil, un adjoint au maire EELV voudrait payer une partie des indemnités des élus en Pêches. L’idée reste à l’état de projet. Les monnaies locales ne sortiront de leur confidentialité que si les « responsables politiques entrent dans la danse », considère Jérôme Blanc, professeur à Sciences Po Lyon et spécialiste de la question. Il imagine « l’intégration de ces monnaies dans des politiques de transition écologique ».

Les conditions du développement des monnaies semblent pourtant réunies. En 2010, lorsque se lance l’Abeille à Villeneuve-sur-Lot, petite commune de 23 000 habitants du Lot-et-Garonne, tout est à inventer. Depuis 2014, l’article 16 de la loi sur l’Economie sociale et solidaire donne un cadre aux monnaies locales. Il n’impose pas de règles trop contraignantes. Le cadre législatif rassure les utilisateurs. Quelques voix s’inquiètent cependant d’une éventuelle récupération politique.

Pour les monnaies plus avancées, comme l’Eskau du pays Basque ou So’Nantes, accroître la diffusion de ces monnaies passe par la virtualisation. À Montreuil, Marc Abel constate un fossé générationnel. Les jeunes sont souvent sceptiques face aux billets papiers : ils n’ont jamais d’argent sur eux. Payer en monnaie locale par carte, voire par sms, permettrait de ringardiser les billets-coupons. La Gonette, à Lyon, y songe, mais pas avant deux ans.

Les contraintes de la Banque de France sont plus fortes en cas de monnaie virtuelle, et les autorisations pas automatiques. Sans parler des dispositifs de sécurité plus coûteux.

Pour le spécialiste Jérôme Blanc, un modèle de monnaie électronique, massif et sans frontières a plus de chance de rénover le système actuel que « les monnaies locales trop confidentielles vouées à des échecs prévisibles ».

Refusant le pessimisme, Marc Abel affirme que les monnaies locales sont comme tout projet citoyen : « elles fluctuent entre phases de croissances, et périodes où elles végètent. »  Il ajoute : « Peut-être que les choses qui poussent trop vite ne poussent pas bien. »

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