Suisse : des Français en exode pour mourir

Plusieurs dizaines de Français se rendent chaque année en Suisse pour avoir accès au « suicide volontaire assisté ». Selon l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), ils sont de plus en plus nombreux à entamer ces démarches.
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Publié le 4 Décembre 2015
Auteur
Lucile Aimard
Lucile Aimard Promotion 70
Making Of
Cet article a été réalisé dans le cadre de la deuxième session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette. L'exercice consistait à trouver un sujet, un angle et à le traiter en 24 heures à partir d'un mot tiré au sort (ici "Suisse"). Photographie : Philippe, 92 ans, dans son hôtel à Bâle (Suisse), la veille de sa « mort volontaire accompagnée »

Les lunettes sur le bout du nez, un grand sourire sous sa barbe. Sur toutes les photographies, Philippe regarde ses proches avec sérénité, drapé dans son écharpe jaune vif. C’était en juin, à Bâle (Suisse), quelques jours avant qu’il ne tourne le robinet de sa perfusion de Pentobarbital, le principal produit prescrit par les médecins suisses pour accompagner les suicides volontaires. Âgé de 92 ans, Philippe souffrait de démence sénile et d’une grave maladie des os. Il avait décidé d’arrêter de vivre. Jacqueline Jencquel, vice-présidente de l’ADMD et responsable des accompagnements vers la Suisse, l’a soutenu pendant trois ans. Quand Philippe a décidé de partir pour Bâle, elle a accepté d’être là pour lui et sa famille. « On était tous ensemble dans l’hôtel, on parlait, on mangeait, on buvait. C’était très convivial. Je lui ai tenu la main jusqu’au bout. À la fin, il a simplement dit : "C’est merveilleux. Merci." »

« Il y a de plus en plus de gens qui font la démarche. Je dois avoir au moins une demande par mois », témoigne Jacqueline Jencquel. Avec son association, elle aide les malades à chercher d’autres solutions, jusqu’au jour où ils décident de partir mourir en Suisse. Sur le territoire helvète, l’euthanasie n’est pas autorisée, mais la « mort volontaire accompagnée » est devenue une pratique ordinaire. Le code pénal est ambigu : seul est puni « celui qui, poussé par un motif égoïste, aura incité une personne au suicide » (article 115). Cette faille dans la loi a permis l’apparition d’associations d’aide au suicide, dans les années 1980-1990. Celles-ci prescrivent le produit, mais ce sont toujours les demandeurs eux-mêmes qui mettent fin à leurs jours en portant le verre à leurs lèvres ou en libérant les gouttes de Pentobarbital de la perfusion. Souvent le suicide est filmé pour que la police puisse vérifier que le patient s’est bien donné la mort lui-même. 

Plusieurs de ces organisations sont ouvertes aux étrangers, qui constituent parfois leurs principaux patients. Beaucoup d’Allemands, d’Anglais et de Français (respectivement 268, 126 et 66 départs entre 2008 et 2012 selon une étude britannique) s’engagent dans ce dernier voyage. Pour eux, les démarches sont plus longues et plus couteuses que pour les citoyens suisses. Il faut faire une lettre de motivation, présenter son dossier médical et prévoir un budget de 9 000 à 10 000 euros. Ce coût des suicides accompagnés vaut de nombreuses critiques aux associations suisses, accusées de se nourrir du « tourisme de la mort ». Dignitas, l’organisation helvète fondée en 1998, se défend d’encourager les patients à mourir. « N’est-il pas significatif que 70% de nos adhérents qui nous ont demandé un accompagnement au suicide et qui ont reçu un "feu vert provisoire" ne nous contactent plus jamais ? » Les organisations suisses font toutes le même constat. La plupart du temps, l’instinct de survie reprend le dessus. Mais les malades sont rassurés : l’option de la mort existe.

« Je leur permets de mourir en sécurité »

« La France n’a qu’à autoriser le suicide assisté, et il n’y aura plus de "tourisme de la mort". Nous préfèrerions que les autres pays accordent ce droit à leurs citoyens », s’agace le docteur Erika Preisig. La présidente de la jeune association LifeCircle considère qu’interdire l’assistance à la mort volontaire aux étrangers est profondément injuste. « Je donne la possibilité au gens de ne pas mourir en se jetant sous un train ou du toit d’un immeuble. Je leur permets de mourir en sécurité, entouré de leur famille. Nous reprocher le prix de cette mort est ridicule : les soins palliatifs coûtent bien plus cher par jour. »

En France, ni l’euthanasie, ni le suicide assisté ne sont autorisés. « Notre position est très délicate, raconte Jacqueline Jencquel, l’ADMD est toujours en train de transgresser la loi française en conseillant les personnes qui désirent mourir. La justice ferme les yeux. C’est très révélateur de l’incroyable hypocrisie qui règne sur ce sujet, complètement tabou ici. » En mars 2014, les suicides français en Suisse deviennent très médiatiques. Alors que la proposition de loi « Claeys-Leonetti » passe devant l’Assemblée nationale, plusieurs militants rappellent à François Hollande sa promesse de campagne (proposition 21). « J’ai décidé moi aussi de témoigner et de rendre publique ma décision afin que les choses changent, écrit Mireille Philippin à l’ADMD. Il est cruel, inhumain et indigne d’un pays civilisé que son système de santé reste indifférent à la souffrance. » Quelques jours plus tard, Mireille se donne la mort en exprimant « toute [sa] gratitude à la Suisse. »

92% des Français sont favorables à l’euthanasie pour les personnes souffrant de maladies insupportables et incurables, révélait un sondage Ifop paru début novembre. Le tabou se lève. Corinne observe ces avancées depuis la Suisse, soulagée de vivre de ce côté de la frontière. Cette quinquagénaire française y habite depuis vingt ans. Bien portante, elle s’apprête à adhérer aux associations d’aide à la mort. « C’est mon corps, mon esprit, ma vie. Je veux pouvoir la gérer jusqu’à la fin », raconte Corinne avec assurance. « J’ai peur de souffrir et je ne veux pas peser sur mon entourage. Mourir est un droit auquel je tiens. »

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