À Paris, quelques irréductibles Lutéciens parlent encore latin

Ils sont quelques-uns à ne pas considérer le latin comme une langue morte mais comme une "langue culturelle". Rencontre, à Paris, avec ces irréductibles qui adorent parler et lire dans la langue qui a créé l'Europe moderne.
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Publié le 27 Novembre 2015
Mots clés : latin ENS Lutèce
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Cet article a été réalisé dans le cadre de la deuxième session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette. L'exercice consistait à trouver un sujet, un angle et à le traiter en 24 heures à partir d'un mot tiré au sort (ici "Lutèce").

Nous sommes le 26 novembre 2015, et pourtant. Quelques irréductibles étudiants, dans une petite salle de l’École Normale Supérieure, conversent et plaisantent tout naturellement en latin. Un étudiant, fouillant dans son sac, chuchote du latin pour lui-même. On se salue, on se donne rendez-vous sans buter sur ses déclinaisons. Chaque jeudi, à l'heure du déjeuner, un groupe de passionnés recrée une petite Lutèce au cœur du quartier latin. Pour eux, le latin se prononce et se parle. Il coule et se fond sous tous les accents, sur tous les thèmes, avec plaisir et sans bizarrerie.

Ils refusent de parler de « langue morte ». « Je préfère parler de langue culturelle », explique Daniel Blanchard, fondateur du Circulus Latinus Lutetiensis, un cercle de conversation qui compte une centaine de membres de tous les arrondissements de Paris. « Qu'elle ne soit plus parlée au quotidien ne veut pas dire qu'elle est enterrée », ajoute-t-il. La preuve : tous les mois, une quinzaine de latinistes se rendent au « circulus » qui se tient au Centre culturel irlandais dans le Ve arrondissement. Ils ont entre 14 et 85 ans ; ils sont étudiants, professeurs, avocats, ingénieurs, cheminots, musiciens ; ils ont appris le latin à l'école ou en auto-didactes.

« Il nous est arrivé de lire Harry Potter ou des contes écrits au XXIe siècle »

Ils viennent commenter tantôt des textes classiques, tantôt des textes contemporains. Le 22 novembre, pour leur dernier rendez-vous, ils étaient une quarantaine à aborder le thème de « la vie dans l'espace », et lisaient Le Petit Prince dans sa traduction latine. Au cercle de l’École Normale Supérieure, on varie les références et les plaisirs : « il nous est arrivé de lire Harry Potter ou des contes écrits au XXIe siècle », raconte Paul Galvan, qui va toutes les semaines à ces rencontres depuis 2012. Au cercle, on lit et on écrit pour continuer à faire vivre la langue. Selon Daniel Blanchard, « il y a une littérature actuelle en latin, et tout un monde qui sommeille, qu'on ne connaît pas. » Lui-même écrit des nouvelles et des poèmes ; un autre imagine des enquêtes policières plongées dans l'Antiquité.

« Le latin est une pratique culturelle mais aussi sociale », raconte Daniel Blanchard. Chanteur lyrique, il n'hésite pas lors de ses tournées à contacter des latinistes du monde entier pour les inviter dans sa Lutèce : « à part à Shanghai, j'ai toujours rencontré des latinistes. » Il a créé le Circulus après avoir découvert à Bruxelles et à Palerme les joies du « locutorium », un chatroom pour discuter en latin avec des passionnés du monde entier. L'amour pour cette langue ancienne fédère une petite communauté. « Nous sommes un cercle apolitique et non confessionnel, précise Daniel Blanchard, et nous avons des visions du latin très différentes. » Pour lui, c'est un « plaisir d'érudit, qui se pratique au sein de cercles savants ».

 « Sans le latin, on ne peut pas vraiment comprendre l'Europe »

Pour certains, le latin devrait être la langue officielle de l'Union Européenne. Darius Ruda, étudiant à Sciences-Po, est, lui, membre du cercle parce que « sans le latin, on ne peut pas vraiment comprendre l'Europe ». Pour Roberto Salazar, jeune agrégé de lettres classiques qui co-dirige le cercle de l’École Normale Supérieure, « il n'y a pas que des traditionalistes ou des nostalgiques qui veulent faire perdurer une beauté éternelle. » « Pour moi, poursuit-il, c'est un cadre de réflexion, un outil d'éducation et de critique, une langue que j'aime manier. » Il vient d'enregistrer les voix pour la réédition de la méthode Assimil en latin.

« Notre cercle n'est pas élitiste, affirme Daniel Blanchard. Sinon une équipe de football, un orchestre, un club d'échecs seraient élitistes également, simplement parce qu'il faut savoir jouer. » Le cercle de conversation latine accepte tous les niveaux, et a même mis en place un groupe de travail hebdomadaire pour faire progresser les plus hésitants. « On n'encourage pas le latin oral au lycée et à l'université, déplore l'étudiant Paul Galvan, on n'a pas le temps pour ce genre d'amusements. Demandez donc à un bachelier qui a trois voire six ans de cours derrière lui, de compter jusqu'à vingt en latin ! »

Le latin parlé n'est pas toujours bien accueilli par le monde académique. Pour Roberto Salazar, « les cercles seront d'autant plus importants maintenant que la réforme sur l'enseignement des langues anciennes est passée : ils deviendront les seuls endroits où l'on peut encore apprendre librement le latin et le grec, sans méthode imposée. » Daniel Blanchard tient à préserver coûte que coûte ces vigies du latin à Paris : « nous sommes les derniers Lutéciens. »

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