Les coiffeurs parisiens devenus psy

Les coiffeurs du 11e arrondissement de Paris se sont transformés malgré eux en psychologues de leurs clients. Les attentats ont laissé trop de traces pour être tus.
A propos de ce projet
Publié le 25 Novembre 2015
Auteur
Fanny Weil
Fanny Weil Promotion 70
Making Of
Ce reportage a été réalisé dans le cadre de la deuxième session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Pierre Ballester. Photographie : Nona Wank

« Les attentats, on en parle tous les jours. » Fanny, la trentaine, tient le salon de coiffure « Hair et Eau », situé rue de Crussol, à cinq minutes du Bataclan. La boutique est étroite et ne contient pas plus de dix fauteuils. Pourtant tous les jours, les clients y viennent nombreux. « On a eu une très bonne semaine, même après les attaques », se réjouit-elle. « Beaucoup de nos clients ont tout entendu. Ils ont besoin d’échanger. » Fanny prend son rôle de « confident » très à cœur. « Il y a des tas de gens qui ne viennent même pas se faire coiffer, mais qui veulent juste parler. »

Partout dans les salons du quartier, le sujet revient. Comme au « Cizor’s », à l’angle de la rue Jean-Pierre Timbaud et de la rue Voltaire, à environ deux cents mètres de la salle de spectacle. Benjamin, un large sourire à moitié masqué par sa moustache, s’empresse d’ouvrir la porte à ses clients. Il veut les mettre le plus à l’aise possible. Ceux qui évoquent les événements du 13 novembre, ce sont « surtout les personnes âgées », précise ce jeune coiffeur. « Elles ne sont pas habituées à une telle violence et ont besoin d’être rassurées. » Mais lui ne lance jamais le sujet. « Pas la peine d’en rajouter », insiste-t-il. Pour lui, « plus que des psychologues en ce moment, on est des amis pour les clients ». Entre les deux, il fait une différence : « Quand on entend des trucs horribles, on ne sait pas comment réagir. Un psychologue saurait quoi dire. »

« À la longue, c’est un peu lourd »

Avec ses cheveux rouges et son sourire, Fanny rayonne. Mais en réalité, elle se dit « fatiguée » d’entendre parler des attentats toute la journée. D’abord les fleurs dans la rue, quand elle se rend au salon, puis les clients qui racontent ce qu’ils ont vu et entendu. « C’est dur de passer à autre chose », se plaint-elle. Elle se souvient de détails sordides qui l’ont mise mal à l’aise. « La fille d’un client a pris six balles dans les jambes. Elle a dû se faire amputer les deux. Elle est tout juste sortie du coma. »

Des propos souvent difficiles à entendre, face auxquels Gwenola, la gérante du salon Dessange de l’avenue de la République, veut rester « professionnelle ». Elle tend volontiers l’oreille quand sa clientèle ressent le besoin de se confier. « Certes, c’est psychologiquement pénible, mais c’est notre rôle. » Elle a choisi de rester « positive » et d’ouvrir le lendemain des attentats. Mais elle reconnaît que la situation peut être compliquée aussi pour ses employés. « S’ils veulent parler, je suis là, mais on ne se répand pas en sentiments. On est là pour bosser. Et les clients viennent pour oublier. » Pour cela, elle avait offert des pains au chocolat et du champagne à ceux qui poussaient la porte de sa boutique.

Mais en se rapprochant encore des lieux des attaques, on a une toute autre version. Au salon Fabio Salsa de la rue Voltaire, l’ambiance est plus lourde. Le Bataclan est visible à travers les fenêtres. Au fond de la pièce non éclairée, Sylvie* fait un soin à une femme d’une cinquantaine d’années. « Nous, les attentats, on était en plein dedans. Les gens viennent ici pour se détendre, donc on évite d’en parler », s’agace-t-elle. « Vous faites bien ! », lance la cliente depuis son siège, la tête penchée dans le lavabo. « Moi je vais chez le coiffeur pour me changer les idées. Si je veux un psy, j’irai chez le psy. »

Dix jours après les attaques de Paris, les coiffeurs restent à l’écoute de leur clientèle. Mais, tôt ou tard, ils auront besoin d’« hair ».

*Le prénom a été changé

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