Ali, vendeur du Monde à la criée

Ali Akbar, vendeur de journaux à la criée plein d’entrain, arpente Saint-Germain-des-Prés sur son vélo depuis 43 ans. Tout le monde le connaît dans le quartier.
A propos de ce projet
Publié le 24 Novembre 2015
Auteur
Diane Malosse
Diane Malosse Promotion 70
Making Of
Ce portrait a été réalisé dans le cadre de la deuxième session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Pierre Ballester. Photographie : Max Sat

« Ça y est ! DSK arrêté au Maroc avec une chèvre ! » La voix d’Ali Akbar vient d’envahir la brasserie Marco Polo près du carrefour de l’Odéon. Les clients attablés sourient en regardant cet énergumène agiter une pile de journaux en criant. Un demeuré ? Non. Juste un homme d’un autre temps. Ali est un des derniers vendeurs de journaux à la criée de France. « Je suis tout seul, mais j’aime ça ! »

Ce petit gabarit de 60 kilos parcourt le quartier Saint-Germain tous les jours de 13 heures à 15 h 30 depuis 1972, date de son émigration du Pakistan. Parka beige tachée de peinture blanche, casquette vissée sur la tête, il fait résonner de cafés en cafés la sonnette de son vélo, sa bonne humeur, et ses nouvelles tonitruantes. Et ponctue chacune de ses phrases par « Ça y est ». « Marine Le Pen a eu peur. Ça y est, elle s’est convertie à l’Islam. » Ou encore: « La gauche a réussi. Ça y est, la croissance revient. » À une table de touristes américains: « Monica Lewinsky is pregnant by Obama. » Il avoue beaucoup s’amuser à caricaturer les titres du Monde, « pour les rendre drôles ». Parfois, il taquine le personnel ou les patrons des cafés. « C’est officiel, Thibault a grossi ! » « Ça y est, Agnès a trouvé quelqu’un sur Facebook ! »

La mascotte du quartier

Et il peut se le permettre. Ici, il connaît tout le monde, et tout le monde le connaît: cela fait 43 ans qu’il arpente le quartier. Sans surprise, il a côtoyé les plus grands: a « tapé la discut’ » à Bill Clinton et Elton John, fricote avec la famille Debré, et « connaît bien » Belmondo, Vincent Lindon, Gérard Depardieu, ou encore Carla Bruni. Mais la star du quartier, c’est lui. Il a même son portrait peint sur le mur à l’angle de la rue des Canettes et de la rue du Four*. Une vraie mascotte. « Cela fait plus de quarante ans qu’il est là, notre Ali, témoigne la patronne du restaurant Aux Charpentiers. On connaît toute sa vie. »

 Ali est né au Pakistan. Pour « aider ses parents », il effectue des petits jobs dès l’âge de cinq ans (cireur de chaussures, homme de ménage « chez les riches »…) Puis, il devient mousse et parcourt le monde. Débarqué en France en 1972 à l’âge de 18 ans, il tombe à Paris sur un étudiant argentin en train de vendre Charlie Hebdo. Ne parlant pas un mot de français, la couverture provocante l’intrigue: « Vous avez le droit de vendre du porno? » Après éclaircissements, Ali trouve l’hebdomadaire « drôle », et accepte de le vendre, sous le patronage du professeur Choron, le créateur de Charlie Hebdo. Pas de papiers? « C’est pas grave », lui répond-on. Ali a ensuite été régularisé sous Mitterrand, et garde un portrait du président sur ses murs « en signe de reconnaissance ». Grâce à une rencontre dans une brasserie avec l’éditeur Jean-Claude Gawsewitch, il a publié deux ouvrages sur son histoire. Son fils aîné l’a aidé à transformer le journal intime - qu’il écrivait depuis ses dix ans - en livres. Ali est aujourd’hui installé à Antony, dans la banlieue sud de Paris, et a cinq fils.

L’intéressé ne peut pas faire trois pas sans saluer quelqu’un. Ou sans se faire alpaguer. « Salut Ali le kamikaze ! » À la terrasse des cafés, il serre les mains et claque des bises. François, cigare aux lèvres et Ricard devant lui, connaît Ali depuis son arrivée en France. « Je le vois tous les jours car je suis un adepte des bistrots ! Mais je ne le fais pas boire : il serait pompette. » Au restaurant Marco Polo, une de ses habituées lui achète un journal. « Ali, c’est un vrai rayon de soleil. À chaque fois, il fait rire toute la salle, il manie très bien le verbe. » La jeune femme est déjà nostalgique. « C’est le dernier à faire ça. Après lui, il n’y aura plus personne… »

Il faut dire qu’Ali offre un service irréprochable. Plus de Libé dans les bras? Il fait volontiers l’aller-retour jusqu’à son vélo quelques rues plus loin pour le ramener à un client exigeant. Et il s’adapte. Propose un service individualisé à ses connaissances. Charlie Hebdo pour Monsieur. Le Canard Enchaîné pour la demoiselle. « Je dois satisfaire le client », affirme-t-il. Quand ses habitués ne sont pas là, il n’hésite pas à laisser le journal sous la porte. « Ils me rembourseront plus tard. » Pas étonnant qu’il ait autant d’amis dans le quartier. D’ailleurs, il vient d’apercevoir Lucien dans un restaurant. « C’est mon ami architecte ! Allez, je fais une pause pour discuter. » Ali pousse la porte et ajoute sa chaise à la tablée. Lucien est ravi. Lucien paie sa tournée. Lucien a aussi acheté des stocks énormes des deux livres autobiographiques qu’a écrit Ali**. « Au moins trente pour le premier, et je les offre à tout le monde, notamment à ma sœur qui habite en Afrique. » Sa tape vigoureuse manque de déboiter la frêle épaule de son camarade. « Tu te rends compte, ton bouquin a voyagé jusqu’en Afrique ! »

« Tant que j’ai de l’énergie, je continue »

Ali en redemande. Du contact, des gens… « C’est pour cela que je fais ce métier, c’est cela qui me fait vivre: les gens chaleureux. » Et pas l’argent, qu’il déteste par dessus tout. « La richesse de banque, ça détruit l’homme. Je hais la vie matérialiste. » Avec cinquante ventes par jour en moyenne, Ali gagne entre 30 et 40 euros, et atteint « un petit SMIC » à la fin du mois. Il avoue avoir plus de difficultés qu’avant. « Il y a dix ans, j’en vendais 150 par jour facilement, aujourd’hui, c’est 50 difficilement. » Ali n’est pas dupe : s’il s’en sort, c’est grâce à sa notoriété dans le quartier. « J’ai encore quelques clients, et beaucoup d’amis. Je crois qu’ils font ça pour m’aider. » Souvent, ils lui disent ne pas aimer « ce torchon », mais « l’acheter pour [lui] ». Mais à 63 ans, pas question de prendre sa retraite et de « boire du rosé et fumer toute l’année ». Ali est fier de son travail. « On en voit pas beaucoup des jeunes de vingt ans courir comme moi ! » Il l’assure, tant qu’il a de l’énergie, il continue. « La presse papier est morte, mais le vendeur Ali est toujours là ! » Un immortel.

 

* Il y a six ans, la mairie a fait voter les habitants pour choisir la personnalité représentative du quartier qui allait décorer le mur.

** « Je fais rire le monde… mais le monde me fait pleurer » (édition Jean-Claude Gawsewitch, 2005) et « La fabuleuse histoire du vendeur de journaux qui a conquis le monde » (édition Jean-Claude Gawsewitch, 2009)

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