Stand up, génération debout

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Ce reportage a été réalisé dans le cadre de la session Parisien Magazine, en fin de première année. Le tout sous la supervision de Laurent Telo.

Deux semaines que ça l’obsède : fouler de nouveau les planches du Paname Art Café (2e arrondissement de Paris). Il sort tout juste de la répétition d’une pièce de théâtre. La malice dans le regard, il attend son heure. Les minutes passent. Il observe du coin de l’œil ses acolytes du soir débarquer à la dernière minute. Il est le seul à avoir réservé sa date à l’avance. Les autres, bien plus âgés que lui, ont été appelés à la rescousse par le patron du bar en manque d’humoristes. Chaque lundi, le Paname, pépinière du stand up parisien, offre à des novices l’opportunité de tester leurs vannes.

Samir, vingt ans, sera le premier à monter sur l’estrade. Tenue décontractée, veste à capuche, barbe de trois jours. Face à lui, dix personnes, dans une salle quasi déserte. Murs en brique, tuyaux apparents, quelques rangées de bancs plongées dans la pénombre... Une cave, planquée au sous-sol du bar. Une atmosphère expérimentale que le patron de la soirée assume : « Je vais vous demander de rire le plus souvent possible, même si ce n’est pas drôle », lance Michaël Cohen au public, sur fond de R’n’B. « Ceux qui passent au Labo testent leur vannes, et ils ont besoin de vos encouragements. »

Samir se lance. Le Franco-Algérien vanne d’entrée le public, avant de s’en prendre à ses ex-copines qu’il rencontre par hasard dans le métro. De rames en rames, il délire sur la tristesse d’un dragueur, une dispute de couple. Les rires pleuvent. La mine satisfaite, il s’échappe, cinq minutes plus tard, sous des applaudissements prometteurs.

 Clap de fin pour la cinquième et dernière prétendante. Ses états d’âme sur son ancien boulot d’hôtesse de l’air. Tous rejoignent le bar à l’étage. Le Samir, tchatcheur micro en main, se montre plus anxieux. « Je n’ai joué que deux fois pour l’instant. Je suis content, mais on va voir comment ça se passe. Mon metteur en scène au théâtre me suit de près. Maintenant, il faut encore plus travailler. » Son phrasé et sa nonchalance rappellent un certain Malik Bentalha, révélé il y cinq ans par le roi du genre Jamel Debouzze. Il poursuit, un peu embarassé : « Cette passion, ça reste encore un peu tabou avec ma mère. Pour elle, mes études de droit primeront toujours. »

Véritable phénomène de société depuis une dizaine d’années et le sacre de Jamel et Gad Elmaleh, le stand-up suscite des vocations. Les scènes ouvertes foisonnent. Dans les pizzerias, les cabarets, les bars, chacun veut poser son regard décalé sur les vicissitudes du quotidien : le couple, la famille, le travail, les minorités... Un style moderne, dont on attribue souvent la paternité à la scène américaine des années 1990 et à ses figures de proue (Jerry Seinfeld, Eddy Murphy, Woody Allen, Louis CK…).

« Brûler les planches pendant dix minutes »

 « C’était mieux avant. » Les anciens râlent, habitués aux textes subversifs et grinçants d’un Coluche ou d’un Desproges. « Tout est dépolitisé, individualisé. » Des critiques parfois un peu faciles qui voudraient faire du stand up le symptôme d’une jeunesse qui ne s’engage plus. À quelques stations de métro du Paname, le Sentier des Halles est comble. On est mardi soir. Exit les humoristes en herbe. Place aux pros. Mécanique bien rodée. Une centaine de spectateurs s’entasse dans un sous-sol exiguë.

« On m’a dit que le Marais était un quartier gay. Mais c’est tout Paris qui est gay. Les loyers sont gays ! 1200 € pour un 27m2 . Tous les matins, c’est le loyer qui frappe à ma porte pour m’encu***. »

Bun Hay Mean mime le dernier verbe. On l’appelle le Chinois marrant. Plusieurs fois par semaine, Kheiron, l’ex de la série Bref, y invite des humoristes lors de ses soirées « Klub ». « Je fais appel à des personnes qui peuvent brûler les planches pendant dix minutes », assure-t-il. Le Chinois marrant du Jamel Comedy Club, mais également Noman Hosni d’On n’demande qu’à en rire, l’ancienne émission de Laurent Ruquier sur France 2 et Akim Omiri du collectif Golden Moustache... Autant de valeurs sûres, autant de succès.

Pour les choisir, Kheiron n’a pas besoin de casting. Un coup de fil parmi son entourage suffit. « Et si je n’ai personne, je demande à mes amis de me recommander quelqu’un. C’est une sorte de parrainage. La personne choisie n’a pas besoin de répéter devant moi. Je fais confiance à l’avis de mon public, c’est le plus important. » Des figures tutélaires comme Kheiron, il n’en existe qu’une poignée en France. Ces hommes de l’ombre font et défont des carrières, parfois au détour d’un conseil anodin.

Alain Degois est l’un d’entre eux. Plus connu sous le sobriquet de « Papy », ce mentor de Jamel Debouzze a lancé des humoristes comme Sophia Aram ou Arnaud Tsamère. Bun Hay Mean parle d’un homme aux faux airs de gourou : « Il est le maître des clés. Il te dit une phrase qui change le reste de ta vie. Il m’a dit que j’étais le Dali de l’humour. À Kyan Khojandi (le héros de Bref), il lui avait juste dit “respire”. » Rompus au monde du spectacle, ces faiseurs de rois connaissent tous les ingrédients. Des blagues à succès. Au point, parfois, d’être trop interventionniste. « Je ne donne jamais mon texte à mon producteur, Jean-Marc Dumontet, explique Fary, figure montante du Jamel Comedy Club. Parfois, il me dit qu’il y a des choses qu’il n’aime pas. Ça a été un point de discorde. »

Michael Cohen raille cette omniprésence. Selon lui, elle dénature l’essence même du stand-up. « Les meilleurs producteurs ne sont pas ceux qui aiment les artistes pour ce qu’ils sont. Ce sont ceux qui voient ce que le public adore. » Au risque de voir les humoristes sombrer dans le mimétisme. Assez logique, selon Kheiron : « Quand tu fais du stand up, tu parles forcément de ton expérience. C’est normal qu’il y ait des similitudes entres les humoristes. C’est la même chose dans le cinéma. Ce qui compte, c’est d’apporter sa sensibilité. »

Une singularité indispensable pour se démarquer dans le milieu. « Rien qu’à Paris, il y a 800 nouveaux humoristes chaque année. » Les coudes posés sur la table, Pedro est assis sur la banquette en cuir du café Oscar. Au-dessus de lui trônent des affiches de femmes nues, aux poses lascives et une ébauche de Sigmund Freud. L’ambiance est plus intimiste qu’au Paname et au Klub. Le programmateur de cette petite salle de théâtre, nichée près de Châtelet, poursuit d’une voix feutrée : « L’immense majorité des stand uppers galèrent, ils rêvent de faire partie des quelques uns qui se sont fait un nom… »

« La concurrence est très rude »

Il jette un regard furtif aux sept humoristes qui sont venus passer une audition pour pouvoir revenir jouer dans la salle, la semaine suivante. À l’issue du concours, une seule candidature sera retenue pour jouer le lendemain en compagnie de comiques confirmés. Les six autres reprendront le chemin de la sortie en s’efforçant de ne pas afficher une mine trop déçue.

« Il y a tellement d’offres aujourd’hui qu’il est extrêmement difficile de percer, de devenir une star de l’humour… », analysait quelques jours plus tôt Olivier de Benoist, un autre célèbre humoriste révélé par On n’demande qu’à en rire. « La concurrence est très rude dans ce milieu, il est nécessaire de tenir la distance… » Pedro l’assure, il faut compter en moyenne sept à huit ans avant de pouvoir monter un spectacle. Pour le Chinois marrant, ce sera même dix ans. Et pour l’immense majorité des autres, moins chanceux ou moins talentueux, c’est même jamais. « Rares sont les gens qui arrivent à vivre de leur stand up sans être produits : leur situation est très précaire, elle dépend de la participation de leur minuscule public au chapeau. »

Pour rétribuer les humoristes, les programmateurs tendent, à la sortie des scènes, des boîtes où chacun glisse un peu d’argent. Celles des clubs reconnus, comme celui de Kheiron, sont blindées de billets. Au Paname Art Café, il y aura seulement quelques pièces de monnaie. L’anonymat, la dèche, les crasses... les désillusions sont nombreuses sous l’apparente facilité du stand-up. Même les carrières les plus brillantes peuvent se fracasser en quelques heures ; il suffit d’une prestation jugée trop médiocre au théâtre ou lors d’une émission grand public. Olivier de Benoist le glisse encore entre deux bouchées de sa tartine beurrée : « Kev Adams, Norman… cette nouvelle génération d’humoristes savent qu’ils peuvent eux aussi y passer, même s’ils cartonnent aujourd’hui en remplissant des salles de 5 000 personnes. »

Tout ça, Samir le sait très bien. Ça y est, il a fini ses vannes sur le métro. Il est maintenant accoudé au comptoir du Paname et rigole avec ses copains venus le soutenir. Le gérant du café lui a d’ores et déjà confirmé qu’il prendrait du galon dès la semaine suivante. Deux jours plus tard, Willaxxx, un célèbre youtuber, l’invitera même à participer à sa prochaine vidéo. Quoiqu’en dise sa mère, Samir se voit déjà au sommet.

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