Maraude de nuit à la rencontre des sans-abris

Dans les Hauts-de-Seine, des bénévoles partagent de brèves rencontres avec les sans-abris dispersés dans la nuit. Les tournées du Samu social médicalisé sont des maillons essentiels de la lutte contre l'indifférence et l'isolement.
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Publié le 9 Octobre 2015
Mots clés : samu
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Making Of
Reportage écrit dans le cadre de la première session des Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette. Article édité par Edouard du Penhoat.
Un homme a élu domicile dans une station Autolib d'Asnières-sur-Seine. De lui, on ne connaît rien : ni son nom, ni son âge, ni son passé. Jeudi, tard dans la soirée, le docteur Guy Lessieux et les bénévoles de l'Ordre de Malte France font leur tournée à bord du Samu social. Ils vont reconnaître à cet homme son droit à recevoir des soins, mais pas seulement. Ils lui offrent aussi de la chaleur humaine, si fugace soit-elle.

Ce soir, ils lui rendent visite pour un problème aux yeux. Il dort sur un amas de couvertures, dans cette cabine baignée d'une lumière crue. Le contact entre le médecin et son patient est sommaire : l'homme repose sa tête sur le bras du docteur Lessieux, sans un mot. Il a plus du mal à se départir des soins prodigués par l'infirmière : le massage qu'elle applique sur son œil irrité l'apaise. « Il y a deux semaines, il m'a envoyé me faire foutre », raconte pourtant le docteur Lessieux. « Ce soir, il pleurait. À la fois parce qu'on vient s'occuper de lui, à la fois parce qu'on doit repartir. »

Boulogne, Asnières, Neuilly, Nanterre, Montrouge... Pendant 6 heures, le camion médicalisé rejoint les lieux de vie de personnes qui n'ont pas toujours accès à d'autres soins, des cages d'escalier aux parkings souterrains, jusque dans les parcs et sous les ponts. La liste des visites est définie à l'avance par Guy Lessieux, à qui le Samu transmet les informations sur les maladies des patients, et les endroits où l'équipe pourra les trouver. Sur les routes des Hauts-de-Seine se met alors en place un jeu de piste, auquel les bénévoles ne gagnent pas toujours. Au foyer africain des travailleurs migrants de Boulogne, par exemple, Guy Lessieux fonce à travers les couloirs, monte et descend des escaliers, avant de s'arrêter devant un réduit de moins de 5 mètres carré, où gît un matelas déserté. Le patient à qui l'équipe apportait des béquilles n'est pas là. Une paire est déjà posée, à côté du lit ; il s'est débrouillé autrement.

« Je vous attendais »

Ici, le médecin rédige une ordonnance pour une radio du pied. Là, l'infirmière change le bandage d'un ulcère à la jambe. Parfois, ils se contentent de délivrer des médicaments, ou offrent une soupe chaude et difficile à diluer. Les sans-abris rencontrés réclament de l'ibuprofène, discutent d'un hypothétique logement en attente. L'un d'eux taquine le docteur qui a tout sous la main, sauf « une petite femme pour la nuit... » D'autres râlent d'être réveillés si tard. La plupart remercient.

Que la personne soit endormie ou éveillée, le rituel est le même. Une poignée de main, franche, personnelle, et ces mots, que l'on entend encore malgré l'heure avancée de la nuit : « Je vous attendais. » Il peut arriver que la rencontre soit plus compliquée, même si les cas sont rares. A Neuilly, dans un couloir souterrain, Yannick maugrée et ne sort pas de son lit. L'infirmière explique pudiquement que, « parfois, s'il a trop bu, il peut réagir avec violence. »

« Notre mission, c'est de reconstruire du lien »

Le docteur Lessieux et François, le chauffeur du camion médical, affirment ne jamais parler de religion, sauf lorsqu'on leur demande. En revanche, ils assument la croix de Malte sur leur manteau rouge et fluo, car la foi catholique est à l'origine de leur engagement. Elle leur fait dire que « nous sommes tous frères », et c'est d'elle que vient leur solidarité avec les démunis, les marginaux, et les étrangers.

Les visites individualisent les sans-abris rencontrés, même si le Samu social n'a pas la possibilité d'établir un lien particulier avec chacun d'entre eux. Au dernier arrêt, l'équipe visite une poignée de tentes sous un pont de la Seine. Dix jours auparavant, un homme est tombé à l'eau et s'est noyé. Le docteur Lessieux tente d'exprimer son empathie, mais personne ne réagit. Chacun est déjà concentré sur son sommeil, sur ses tracas, sur le jour d'après. Alors les bénévoles donnent deux soupes, examinent un jeune homme qui a une côte cassée, et appliquent une crème à monsieur Cherif.

En 18 ans de maraude, les populations que rencontre le docteur Lessieux ont évolué : « Plus de jeunes, plus de femmes, avec des enfants parfois, et un quart des patients qui relèvent de la psychiatrie. »

Guy Lessieux a d'autres projets en tête, qui demanderaient plus de moyens, plus de bénévoles. Pour l'heure, il continue de lutter avec ses moyens, sans détourner son regard de la misère. Avec lui, pas d'anonymes, pas de bilan uniquement quantitatif. Il y a 18 ans, alors qu'il exerçait en cabinet, il s'occupait d'une campagne de vaccination contre la grippe. Lorsque son épouse lui demande s'il vaccine également les sans-abris, il se rend compte que la question ne l'a pas effleuré. Il découvre alors l'association et crée les maraudes médicalisées, avant de se lancer à temps plein dans l'action sociale. Aujourd'hui, deux fois par semaine, ce cabinet médical ambulant rend visite aux sans-abris, leur reconnaît une place dans la nuit. Comme un repère : « A mardi, docteur ! »

 

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