Kseniya Moustafaeva, la petite fée de Minsk

Une silhouette gracieuse, un mental d’acier, Kseniya Moustafaeva règne sur la gymnastique rythmique (GR) française depuis cinq ans. La Berruyère de 22 ans, originaire de Minsk (Biélorussie), poursuit des études de journalisme en parallèle de sa carrière. Motivée et perfectionniste, elle forme un couple fusionnel avec sa mère Svetlana, maman et entraîneur à temps plein.

A propos de ce projet
Publié le 24 Décembre 2017
Auteur
Maxime Ducher
Maxime Ducher Promotion 72
Making Of

Ce portrait a été réalisé dans le cadre des TBR de Safia Allag-Morris.

Adossée à la verrière style XIXe d’un café donnant sur le Château de Vincennes, la jeune femme blonde conte son arrivée en France. A l’âge de six ans, Kseniya débarque à Bordeaux avec ses parents et déjà deux ans de gymnastique dans ses bagages. Rapidement, la famille déménage à Bourges. Ses parents divorcent et son père, dont elle parle peu, s’installe à Moscou. La mère de l’enfant prodige, ancienne gymnaste, la prend alors sous son aile. « Ma mère a voulu me mettre dans un club mais quand elle a vu le niveau, elle a dit « non je vais continuer à t’entraîner ». » Elle rigole. Hormis des stages en Russie depuis quatre ans, la jeune gymnaste n’a jamais connu d’autres entraîneurs de gymnastique rythmique (GR) que sa mère. Une relation passionnelle unique qui lui vaudra ses plus belles réussites et ses plus grandes peines…

Kseniya Moustafaeva a intégré l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (Insep) en 2010. Sept « longues » années au cours desquelles elle s’est imposée comme l’incontestable numéro 1 de sa discipline. Après dix ans d’attente, elle acquiert enfin la nationalité française en 2012. Dès lors, aucun titre national ne lui échappe. Dans l’Hexagone, personne ne manie le ballon, le ruban, le cerceau ou les massues aussi bien que « Scuibi », comme la surnomme son amie multiple championne de France de plongeon, Maxine Eouzan.

Une mère « exigeante » mais « fière »

Cette réussite est le fruit d’un travail acharné, calqué sur le modèle russe, enseigné par une mère qui vit son rêve avec et à travers sa fille. Dissocier entraîneur et maman ? « C’est pour l’instant impossible », assure Kseniya. « Ma mère n’a pas réussi à faire la part des choses quand j’étais petite », confesse-t-elle sans rancune apparente. Une double casquette maternelle à l’origine de conflits récurrents, apaisés par un beau-père très présent dans un rôle de « médiateur ». En cause, des soucis d’ordre professionnel passant trop souvent le seuil du domicile familial.

Toutefois, la relation que les deux femmes partagent est « unique » et représente « l’une des forces de Kseniya », d’après le handballeur Lucas Ferrandier, ami proche de la pensionnaire de l’Insep. La championne avoue « prendre plus de recul » sur la situation avec sa mère, Svetlana, au fil des années. Elle ne désespère pas de parvenir à « trouver un équilibre, un jour. » Car, malgré ces tensions, sans sa mère, Kseniya n’en serait sûrement pas là.

Toujours plus exigeante avec sa fille qu’avec d’autres gymnastes, la grande blonde d’Europe de l’Est, n’en est pas moins fière de ce qu’accomplit son enfant. Kseniya le sait : « Elle était fière pour les Jeux, c’est un aboutissement de tant d’années de travail. Elle le dit plus souvent aux journalistes qu’à moi. Dans la culture russe on ne dit pas vraiment les choses, donc je le comprends. », confie-t-elle en souriant.

Autour de ce tandem, une équipe de cinq personnes épaule la jeune athlète. Une préparatrice mentale l’a accompagnée dans sa relation complexe avec sa mère. Les baisses de moral sont fréquentes et il faut trouver la force de se rebooster. « Je vois une psychologue du sport, j’ai un préparateur physique, tout un staff autour de moi qui m’aide à aller de l’avant. »

La vie de sportive de haut niveau est souvent ponctuée de sacrifices. Kseniya relativise : « Comme j’ai des résultats, je me dis que cela en vaut la peine. » Quelques restrictions restent toutefois plus difficiles que d’autres à supporter… « Toute ma vie j’ai eu des périodes où l’alimentation c’était n’importe quoi. Là j’ai trouvé une diététicienne qui me correspond assez bien. » Si l’on en croit ses amis Maxine et Lucas, Kseniya est d’un naturel plutôt « gourmand ». Alors parfois, elle s’accorde des « gros craquages Nutella » avec sa meilleure amie. De petits moments de liberté pour sortir d’une routine très stricte.

La médaille en ligne de mire

Six à huit heures d’entraînements quotidiens, dont une heure de danse classique, lui permettent d’intégrer régulièrement les top 10 mondiaux. « Les championnats de France, ce n’est plus trop mon objectif. […] C’est plus une étape, un test pour moi. Mon but, ce sont les championnats internationaux ! » Et les Jeux olympiques. « Pour préparer les JO de Rio, je suis partie à Sao Paulo en stage pendant quinze jours avec les Russes. Et là-bas j’ai fait du dix heures par jour. C’était le stage le plus dur de ma vie ! Même quand tu étais fatiguée, il fallait travailler, on n’arrêtait pas et la grande cheffe des Russes était là aussi donc il y avait de la pression en plus. » Des efforts qui se révèleront payants : Kseniya atteindra la finale des Jeux et terminera à la 10e place. Objectif atteint pour la quintuple championne de France qui rêve désormais d’une médaille à Tokyo en 2020, à l’occasion de la dernière compétition de sa carrière sportive.

Pour arriver sur un podium international, Kseniya Moustafaeva est consciente qu’elle doit gagner en régularité et mieux gérer ses émotions : « A Rio, quand j’ai fait mon premier passage et que je l’ai réussi, j’avais envie de pleurer à la fin, alors que j’en avais trois autres après ! C’était dingue ! » Son inspiration : les gymnastes d’Europe de l’Est comme l'Ukrainienne Ganna Rizatdinova : « Elle a fini troisième aux Jeux de Rio et j’ai toujours aimé son style. C’est mon idole, mon modèle (rires). »

Cependant, l’adage assurant que « le travail paye » est, dans une certaine mesure, remis en question lorsqu’il s’agit de gymnastique rythmique. Frustrée, Kseniya constate : « Pour avoir une médaille, il faut être russe. C’est une question de politique. Elles font du très beau travail mais il y a aussi beaucoup d’argent mis en jeu, donc les juges sont un peu corrompus. Quand on arrive en compet’, on sait qui va gagner... »

D’un autre côté, « faire les Jeux, c’est quelque chose d’énorme ! Sportivement, c’est une expérience de ouf ! Tu vois tout le monde, tu vois Usain Bolt (rires). […] Les émotions sont décuplées. » Les yeux bleus pétillants, elle admet même : « Je voulais arrêter après les Jeux mais je me suis dit non, il faut que j’en refasse. C’est exceptionnel, tu sacrifies tant d’années pour ça que le moment venu, quand tu y arrives, il n’y a pas de mots. Pour les athlètes c’est la compet’ à faire ! »

Athlète, étudiante et ambitieuse

Derrière un sourire angélique, la jeune femme cache, selon sa meilleure amie, un côté très « timide ». La Kseniya « volontaire » et « perfectionniste » de la salle de gym cohabite avec l’étudiante « généreuse » et « fidèle » dans le privé.

Quand elle sort du gymnase, Kseniya Moustafaeva redevient une étudiante (presque) comme les autres. Depuis 2015, elle a intégré la filière Sportcom de l’Insep. Une formation conjuguant sport de haut niveau et études de journalisme. Si travailler à la télévision en tant que journaliste de sport est un objectif à long terme, la gymnaste berruyère a une toute autre envie après les Jeux olympiques de Tokyo : « J’aimerais rejoindre le Cirque du soleil. C’est un milieu qui me plaît bien. » Le rejoindre oui, mais avec un but bien précis : « Si j’y vais ce sera pour avoir mon spectacle, un numéro à moi. »

En attendant la piste aux étoiles, son attrait pour le journalisme est réel. En intégrant Sportcom, Kseniya souhaite « raconter des histoires ». « Raconter ce que les sportifs ont vécu, je trouve ça génial. J’ai présenté l’émission Esprit bleu sur La chaîne l’Equipe, c’était un truc de fou ! C’était trop bien ! »

L’année précédant les Jeux olympiques de Rio, Kseniya s’est consacrée à plein temps à sa préparation, laissant de côté sa formation de journaliste. Mais, il y a quelques semaines, une fissure du ménisque l’a contrainte à rater les championnats du monde et à prendre le temps de se soigner. « Mon objectif à long terme ce sont les Jeux, donc s’il faut louper les championnats du monde et guérir pour continuer, je le ferai. C’est un sacrifice qui en vaut la peine... »

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