Jenny Sorce : « Beaucoup de jeunes s'auto-censurent »

INTERVIEW. Jenny Sorce, jeune chercheuse de 30 ans en astrophysique, a remporté en octobre dernier le Prix L'Oréal-Unesco pour les femmes et la science 2017, destiné à encourager les filles à se lancer dans des carrières scientifiques.

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Publié le 19 Décembre 2017
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Cette interview est un travail individuel réalisé sous la direction de Safia Allag-Morris. 

Pour la jeune femme, actuellement en post-doctorat à l'Université de Strasbourg et chercheuse invitée à l'Université de Potsdam en Allemagne, « il y a du travail à faire au niveau des jeunes, comme au niveau politique » pour convaincre de l'importance et de l'intérêt des métiers de la recherche.

Jenny Sorce, vous êtes une jeune femme et vous êtes issue d'un milieu modeste. Ce ne sont pas vraiment des atouts pour devenir chercheuse en physique, vous confirmez ?

C'est vrai. Mes parents, certes, ne viennent pas du milieu scientifique et n'ont pas fait de longues études, [ils sont détenteurs d'un bac professionnel et d'un BTS, ndrl], mais ils ont toujours tout fait pour me soutenir. Ils m'ont notamment aidé à me renseigner sur les études à suivre pour devenir chercheuse. En revanche, j'ai effectivement assez vite constaté que le domaine n'est pas très féminin. Quand j'ai annoncé que je voulais faire de la recherche en physique, je me suis heurtée à des préjugés.

Comment êtes-vous donc venue à la cosmologie ?

J'ai eu cette envie très tôt, dès neuf ans. A cette époque, a eu lieu la découverte de l'expansion accélérée de l'univers. Mon maître d'école, qui évoquait beaucoup l'actualité en classe, nous a donc expliqué le b.a.-ba de l'astrophysique, notamment le big-bang, et il l'a fait avec une telle passion que, le soir même, je demandais à mes parents qu'ils m'offrent des livres sur le sujet pour en savoir plus dans ce domaine.

Vous venez de remporter le Prix L'Oréal-Unesco pour les femmes et la science 2017, une récompense qui salue votre travail en cosmologie, plus précisément dans la « cosmologie du champ proche ». Qu'est-ce qu'un « champ proche » et pourquoi avoir choisi spécifiquement d'étudier ce sujet ?

Pour faire simple, la cosmologie est un champ de l'astrophysique qui correspond à l'étude de l'univers dans son ensemble. Selon le modèle cosmologique standard, nous savons que 95% de l'univers est fait de matière et d'énergie noires, des éléments qu'actuellement les scientifiques ne comprennent pas du tout. Le but de la cosmologie est en résumé de comprendre cette composante noire.

Pour ce qui est du champ proche, il correspond à la partie de l'univers dans laquelle l'être humain réside. Une partie minuscule à l'échelle de l'univers, mais grosse tout de même de dix mille milliards de milliards de kilomètres. Comme il s'agit de celle dans laquelle l'être humain habite, c'est aussi celle qu'on peut observer le plus en détail avec les techniques actuelles.

Le Prix L'Oréal-Unesco pour les femmes et la science 2017 est une compétition faite pour encourager les femmes à se lancer dans des carrières scientifiques. Que pensez-vous de ce type de prix ? Croyez-vous qu'ils peuvent être efficaces ?

Pour l'instant, ce type de prix donne un petit peu l'impression que les femmes disposent d'une compétition à part pour avoir droit à quelque chose. Mais, en même temps, je pense que la fondation L'Oréal-Unesco veut sincèrement faire changer les choses.

Vous ne dites pas ça parce que vous venez de remporter le prix ?

Non, je pense que ce type de prix est à double tranchant. Les créateurs de l'événement veulent montrer que les femmes peuvent elles aussi devenir scientifiques. C'est pour cela que le prix existe. Mais en même temps, on peut aussi avoir l'impression que le prix fonctionne juste comme une compensation par rapport à la place des femmes dans le domaine des sciences.

« Seuls 20% de femmes travaillent en physique (...), elles sont découragées par leur entourage ou s'auto-censurent »

En plus d'être post-doctorante, vous militez dans l'association « For girls in science » pour faire découvrir le monde de la recherche aux adolescentes issues de milieux défavorisées. Cet engagement part-il de votre constat personnel d'une inégalité entre les hommes et les femmes de science ?

On compte seulement 20% de femmes dans le domaine de la physique, contre 50% en biologie et 40% dans le secteur de la chimie. La physique est clairement une discipline qui n'attire pas les filles. Mais attention, ce n'est pas forcément parce que la discipline ne les intéresse pas, c'est parce qu'elles sont découragées par leur entourage ou parce qu'elles s'auto-censurent et renoncent finalement à s'engager dans cette voie. Avec l'association dans laquelle je milite, lancée par la « Fondation L'Oréal », nous essayons d'aller à la rencontre des filles dans les quartiers défavorisés pour leur dire que, si la discipline leur plaît, elles aussi peuvent essayer.

Il existe pourtant déjà une fascination du grand public et particulièrement des adolescents pour l'espace, encouragée par la sortie ces dernières années de films comme « Gravity » ou « Interstellar ». Pour convaincre les jeunes de transformer cette curiosité en métier, il faut donc aller à leur rencontre ?

Beaucoup de jeunes s'auto-censurent. Ils ne se lancent pas dans la recherche parce qu'ils ne viennent pas de ce milieu-là. C'est aussi mon cas et, en le disant, j'espère montrer qu'on peut quand même y arriver. Pour autant, si on manque de jeunes en recherche scientifique, c'est aussi parce que de moins en moins de crédits sont alloués à la recherche. On décourage les jeunes de s'engager dans cette voie. Il y a donc du travail à faire au niveau des jeunes, comme au niveau politique. Les scientifiques doivent montrer à ceux qui gèrent les budgets qu'on doit investir dans ce domaine car la recherche détermine en partie notre avenir.

Vous êtes une jeune femme, pensez-vous être pour cela un modèle pour les jeunes filles ou pour les jeunes en général ?

Absolument. Les premières questions que les adolescents me posent portent d'ailleurs souvent sur mon parcours, sur les études que j'ai faites... Donc je pense qu'ils arrivent à s'identifier à moi et c'est primordial. Les anciennes générations de chercheurs s'en rendent moins compte, parce qu'il y a vingt ans ou même seulement dix ans, la situation n'était pas la même. Il était alors plus facile d'avoir un poste permanent de chercheur. Les chercheurs bien installés dans leur carrière ont aujourd'hui du mal à se mettre à la place des jeunes qui arrivent sur le marché du travail.

« On ne communique pas assez sur l'importance des découvertes réalisées en physique et en astrophysique dans la vie de tous les jours »

Vous militez aussi dans l'association « Un peu de bon science » pour la vulgarisation de la recherche scientifique auprès des lycéens. Pour une chercheuse en physique, spécialisée en cosmologie, des disciplines particulièrement obscures pour le grand public, quels sont les enjeux ?

La vulgarisation scientifique est particulièrement nécessaire en astrophysique. En biologie, les gens comprennent facilement les applications possibles d'une découverte, soigner une maladie, développer un vaccin par exemple, et même chose en chimie, avec la fabrication de nouveaux médicaments...

En physique, le grand public ne comprend pas à quoi servent nos recherches. Il existe pourtant des exemples tout bêtes : prenez le téléphone portable par exemple, ses composants ont pu être créés parce que des scientifiques ont fabriqué des télescopes, même chose pour le four, si on se brûle pas en ouvrant la porte, c'est grâce à la construction de matériaux conçus pour être envoyés dans l'espace. On ne communique pas assez sur l'importance des découvertes réalisées en physique et en astrophysique pour la vie de tous les jours.

Vous avez rencontré le mathématicien Cédric Villani lors la remise de votre prix de la ville de Lyon. C'est une star des plateaux télé ! Que pensez-vous de ce choix ?

Beaucoup de mes collègues disent que malheureusement, nous perdons un grand mathématicien, car, avec toutes les interviews qu'il donne, il dispose de nettement moins de temps pour se consacrer à la recherche. Personnellement, je pense que ce genre de personnalité est indispensable, car c'est lui qui, d'une certaine façon, encourage le gouvernement à continuer de financer la recherche et les jeunes à se lancer dans ce domaine.

Selon vous, un bon chercheur doit-il être un bon vulgarisateur ?

Tout à fait. Communiquer sur nos recherches fait partie de notre travail. D'autant que nous vivons de l'argent public. Il est donc normal qu'en tant que chercheurs on rende compte de notre travail et qu'on l'explique avec des mot simples pour que tout le monde puisse le comprendre.

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