« Personne ne vous a obligé à consommer du crack ! »

CHRONIQUE JUDICIAIRE. Ce jour-là, au Palais de Justice de Paris, Monsieur D., toxicomane, n'en est pas à sa première comparution.

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Publié le 19 Décembre 2017
Mots clés : proces police justice
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Cet article a été réalisé dans le cadre des sessions d’écriture d’Ondine Millot.

Monsieur D. a été interpellé le 10 octobre, alors qu’il fumait une pipe à crack sur le parvis de la gare Saint-Lazare. « Vous étiez sûrs de vous faire prendre ! Alors pourquoi ? » s’interroge le président de la 23ème chambre correctionnelle du tribunal de Paris. « Je sais pas, j’ai besoin d’aide », répond laconiquement Monsieur D.

Monsieur D., quadragénaire d’origine malienne, est un délinquant de longue date. Il a écopé de 13 condamnations depuis 1999, et passé en cumulé 12 années en prison, d’où il est sorti en 2015 pour la dernière fois. « Sa délinquance a évolué ! », souligne son avocat, Maître François Ormillien. « C’est devenu une délinquance contre lui-même. » Monsieur D. a été condamné précédemment pour conduite sans permis, vol aggravé et violences. Sa délinquance se résume maintenant à la consommation de crack.

Monsieur D., selon l’expertise psychologique, est « désespéré, marginalisé, découragé, abattu, et dans une grande précarité ». Il demande de l’argent à ses proches pour se fournir en drogue, et n’a pas d’adresse fixe. Il vit actuellement chez une de ses amies, elle aussi accro au crack. « Est-ce qu’en cohabitant avec quelqu’un qui consomme de la drogue, vous croyez que l’envie va vous passer ? », s’énerve le président, vieil homme aux intonations sarcastiques mais bienveillantes.  « Je voulais l’aider à arrêter », répond timidement le prévenu.

« Qu’il aille se sevrer en prison ! »

Le procureur, femme énergique d’une trentaine d’années, se lève et débute son réquisitoire. « Tous les toxicos comme vous se cherchent des excuses en disant qu’ils sont sous emprise : c’est trop facile. Personne ne vous a obligé à consommer du crack, Monsieur ! Il faut faire des choix dans la vie. » Monsieur D. reste silencieux. Il baisse les yeux, puis cherche du regard l’amie avec qui il vit, présente dans le public. Elle aussi baisse les yeux. Le parquet requiert 6 mois d’emprisonnement ferme, pour qu’il « arrête d’embêter les usagers des transports en commun. » « Qu’il aille se sevrer en prison ! ».

L’avocat de la défense prend la parole, agacé : « L’argument selon lequel il n’avait qu’à pas se droguer est ridicule. Vous savez très bien que la toxicomanie, c’est justement l’impossibilité de pouvoir faire un choix ! ». Monsieur D. est impassible. Maître François Ormillien termine sa plaidoirie en demandant un réel suivi thérapeutique. Le prévenu conclut l’audience en chuchotant : « Je compte sincèrement me soigner. »

Trois heures plus tard, le délibéré est sur le point d’être rendu. Monsieur D., depuis le box des prévenus, lance un baiser à son amie. Celle-ci tremble de tous ses membres décharnés, se tord les mains, se recroqueville. « 2 mois de prison ferme, maintenu en détention ». Monsieur D. sourit à son amie, et disparaît derrière la porte de la salle d’audience. La jeune femme repart seule.

 

 

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