Il faut imaginer Jean d’Ormesson heureux

Jean d’Ormesson s’est éteint, dans la nuit du 4 au 5 décembre, à l’âge de 92 ans. Eternel amoureux de la vie, cet académicien incarnait une vieille France rieuse et démocrate. 

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Publié le 15 Décembre 2017
Auteur
Alice Raybaud
Alice Raybaud Promotion 72
Making Of

Cet article a été réalisé dans le cadre des TBR (Techniques de bases rédactionnelles) de Pierre Ballester.

Son humour érudit a fait de lui l’un des écrivains préférés des Français. L’académicien Jean d’Ormesson est décédé dans la nuit de 4 au 5 décembre à l’âge de 92 ans. Fossettes et grands yeux rieurs, il était de ces hommes de lettres qu’on ne se lasse jamais de consulter. Toujours endimanché, dans son éternel costume-cravate, Jean d’Ormesson avait su conserver l’émerveillement de la jeunesse comme patine de sa sagesse de vieil homme. 

Savourer le temps

Jean d’Ormesson naît le 16 juin 1925, à Paris, dans une famille aristocratique appartenant à la noblesse de robe. Il conserve de cet héritage noble le titre de courtoisie de Comte d’Ormesson. Son enfance est heureuse. Il grandit avec sa mère et quelques nourrices dans le confort du château familial Saint-Fargeau dans l’Yonne. Dès l’âge de 14 ans, il accompagne son père diplomate dans ses voyages, de la Bavière au Brésil. Alors dans l’impossibilité de demeurer dans une école bien longtemps, le petit Jean suit des cours par correspondance et reçoit l’éducation classique de sa mère.

La curiosité chevillée au corps, il intègre l’Ecole normale supérieure, à l’âge de 19 ans. Auprès des intellectuels de son siècle, Jean d’Ormesson y nourrit son amour du savoir et se découvre une passion pour la philosophie. En 1949, il obtient enfin l’agrégation de philosophie après deux tentatives infructueuses.

Vingt-quatre années plus tard, il pénètre au sein d’une autre institution : l’Académie française. Il s’installe au fauteuil 12, auparavant occupé par Jules Romains, auteur du célèbre Knock. A l’époque benjamin de 48 ans, Jean d’Ormesson devient le doyen de l’institution à la mort de Claude Lévi-Strauss en 2009. Sur le banc des illustres et devant les caméras, cet amoureux d’une certaine tradition française – que d’aucun qualifierait de vieille France – ne cesse de dire sa passion des lettres.

C’est elle qui le pousse, sous les moqueries de ses camarades normaliens, à embrasser le métier d’écrivain. Son premier roman, publié en 1956, n’est pas un succès. S’ensuivent trois autres rendez-vous ratés avec le lectorat de l’époque. En 1971, il perce finalement avec La Gloire de l’Empire, pastiche des récits d’historiens qui sera tiré à 200 000 exemplaires. Un franc succès couronné par le Grand prix du roman de l’Académie française.

Dans les œuvres de d’Ormesson, se rencontrent et se diluent les questions qui le taraudent : la vie, la mort, Dieu et surtout le temps. Proustien – « comme tout le monde », souffle-t-il au micro d’Augustin Trapenard – Jean d’Ormesson voit dans le temps un matériau formidable qu’il n’entend pas sacrifier à la nostalgie.

Ses soixante ans de carrière littéraire lui ont permis d’analyser ce temps qui file, qui parfois patine, qui souvent se confronte aux éclats historiques. Celui qu’il a su défier aussi, lui qui entrait en 2015 dans le club très fermé des seize auteurs publiés dans la Pléiade de leur vivant. Il y côtoie alors des noms tels que André Gide ou Paul Claudel et accède au rang de « grand écrivain », une étiquette qui l’a toujours laissé sceptique.

Les femmes comme eldorado

Jean d’Ormesson a vécu en homme ébloui par les femmes. Grand amoureux de la gente féminine, il était allé jusqu’à s’enfuir avec la femme de son cousin. Il la quittera quelques temps après. L’épisode lui a valu les foudres de son père. Jean d’Ormesson le racontait souvent comme un des plus grands remords de sa vie : son père est mort en pensant qu’il était un « voyou ».

Pourtant, il l’assurait dans le 13h15 de France 2 en décembre 2014, « ce sont les femmes qui ont adoré [le] quitter » et lui qui mettait tout en œuvre pour les charmer. Son premier livre, il l’a écrit pour séduire une femme qui lui a finalement préféré un coureur automobile. Qu’à cela ne tienne pour lui « ce qu’il y a de meilleur dans l’amour, ce sont les amours malheureuses. Le bonheur, ce n’est pas grand chose », disait-il malicieusement à Laurent Delahousse. 

Grande chose a pourtant été son portrait élogieux de Simone Veil prononcé lors de la réception de la femme politique à l’Académie française en 2010. Jean d’Ormesson s’est battu pour voir entrer les écrivaines Simone Veil et Marguerite Yourcenar à l’Académie.

Il n’en conservait pas moins ses convictions d’homme de droite, louant alors les convictions féministes qui « ne nient pas la différence entre les sexes » à l’image, disait-il, de Simone de Beauvoir.

Chroniqueur des deux siècles

Homme de droite, Jean d’Ormesson l’était assurément. Il s’en amusait sur les plateaux de télévision, se plaisant à assurer que, malgré tout, les hommes de gauche l’avaient « dépassé sur sa droite » tant la société se « droitise ».

En 2012, il soutient Nicolas Sarkozy dans la course à la présidentielle. Un positionnement qui lui a valu bien des railleries après le quinquennat de l’ex président de l’UMP mais qu’il assumera toujours. Gaulliste convaincu, il est allé à la rencontre de nombreux présidents de la Ve République. Il fut la dernière personnalité reçue à l’Elysée par François Mitterrand. Clin d’œil à cette anecdote, il se glissa dans ses habits présidentiels pour Les saveurs du palais de Christian Vincent, son premier rôle au cinéma.

Pourtant, François Mitterrand faisait figure d’ennemi politique pour celui qui fut nommé directeur du Figaro en 1974. Après avoir exercé sa plume dans la revue de science de sciences humaines Diogène des années cinquante aux années soixante-dix, Jean d’Ormesson participait alors au sommet aux débats de l’intelligentsia de droite.  En 1977, après que Robert Hersant a fait main mise sur la direction du journal, Jean d’Ormesson choisissait de démissionner de son poste. Il n’aura jamais cessé de prêter sa plume au monde journalistique, adepte de tribunes et de chroniques tant politiques que littéraires.

Sur tous ces fronts, Jean d’Ormesson a été le témoin et l’acteur de la vie politique et littéraire des deux siècles. De multiples carrières à courir après le temps pour celui qui se disait un amoureux de la paresse. Un plaisir de l’ennui qu’il regrettait de voir s’épuiser avec la notoriété : il va aujourd’hui pouvoir goûter au repos. Au revoir et merci, Jean d’Ormesson.

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