Migrants à Paris : un campement où règne la loi du fort

Dans un lycée désaffecté du 19e arrondissement de Paris, des centaines de migrants s'entassent. Les tensions sont permanentes et la loi du plus fort gouverne.
A propos de ce projet
Publié le 9 Octobre 2015
Mots clés : Migrants
Auteur
Hugo Nazarenko
Hugo Nazarenko Promotion 70
Making Of
Hugo Nazarenko est étudiant au CFJ en 1ère année. Il a réalisé ce reportage dans le cadre de sa première session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette.



Lycée Jean-Quarré, dans le XIXème arrondissement de Paris, il est 16 heures.

Khaled a 22 ans. Arrivé en France il y a deux mois, il a fui le Darfour via Tripoli, en Libye.

Khaled déplie sa grande carcasse et quitte le banc sur lequel il était installé. Le jeune

Soudanais se dirige vers l'escalier qui grimpe à flanc de bâtiment, où des centaines de

migrants font la queue pour récupérer des provisions. Derrière lui, de l'autre côté des

barrières qui délimitent la cour de récréation, du linge sèche. Un minuscule potager a été

aménagé. Il y a même quelques poules, paraît-il. « Je n'ai aucune idée de comment elles

sont arrivées ici », précise Khaled.

Le site est autogéré par les migrants, avec la supervision du collectif La Chapelle. Mais

l'endroit est surpeuplé et insalubre, et les tensions entre réfugiés sont quotidiennes.

Ici, s'entassent des centaines de migrants. 500 ? 600 ? Difficile d'être précis, il en arrive

tous les jours. Les premiers ont atterri fin juillet. Beaucoup dormaient avant dans le

campement de La Chapelle, évacué le 2 juin dernier. Ils sont Afghans, maghrébins ou

Soudanais pour la plupart. Quelques Ethiopiens, des Erythréens aussi. Presque

uniquement des hommes, seuls. Dans un mois, tous devront quitter les lieux. La mairie

veut utiliser l'espace pour construire un centre d'accueil pour réfugiés, aux normes de

sécurité et d'hygiène, cette fois. « C'est compliqué, il y a beaucoup de tensions entre les nationalités ».

 

Khaled est maintenant installé dans sa chambre avec trois compatriotes Soudanais. Ils

préparent du café, dans une bouilloire ébréchée et rouillée. « Le plus difficile, ici, c'est de

se procurer de l'eau ». Au sol, une trentaine de matelas s'amoncellent. « Nous ne sommes

pas de bonnes personnes », reprend Khaled en caressant sa barbe naissante. « Nous

nous battons, nous faisons du bruit. Il faut respecter certaines règles ». Ces derniers

jours, plusieurs bagarres ont éclaté entre migrants. En cause, bien souvent, la nourriture.

Et ces rixes ont pris une tournure communautaire. « Les Afghans sont les plus

nombreux », explique Khaled. « Ils se sont installés dans la seule cuisine de l'immeuble.

Pour moi, ça va, je n'ai pas d'ennemis. Mais pour tous les autres Soudanais, c'est

impossible d'accéder à la cuisine ». Alors, beaucoup improvisent. Dans les couloirs, on

cuisine sur des réchauds de fortune, souvent à quelques mètres des poubelles. Et la

même scène se répète sur cinq étages.

 

« Ici, tous les hommes sont des ‘bouchers' »

 

La méfiance est partout. Les vols ont été très nombreux ces derniers jours.

La porte de la chambre de Khaled s'ouvre. Un Soudanais entre. Grosse doudoune noire,

short, tongs aux pieds, il doit avoir 17 ou 18 ans. Ses gestes sont pressés, il semble

inquiet. Il s'adresse à Khaled, comme à un grand frère. Ce dernier traduit : « il vient de se

faire voler son téléphone portable, un portable qui valait 100 euros ». Khaled assure

qu'ici « tous les hommes sont des ‘bouchers'». C'est la loi du plus fort.

La misère est un terreau idéal pour les trafics en tout genres. En contrebas de la

chambre de Khaled, une demi-douzaine de réfugiés s'active. Avec des palettes de bois et

de simples fils de fer, ils bloquent l'une des deux entrées du lycée. « Ils font ça pour

éviter les trafics », explique Khaled. « Certains migrants récupèrent des provisions par

cette porte et les revendent dans le lycée ensuite ». Et tous ces problèmes nourrissent la

crainte. « Il y a aussi des espions ici », croit savoir Khaled. « Ce sont des français. Je sais

qui ils sont. Ils discutent avec nous pour savoir ce qui se passe réellement dans le

lycée ».

Les journées sont longues. « Je ne fais pas grand chose », confie Khaled. Dans la cour,

certains jouent au foot. D'autres dorment. Au dernier étage de l'escalier, un Afghan se fait

couper les cheveux. Çà et là, des cours de français s'improvisent. Des bénévoles viennent

tous les jours. D'autres ont des profs attitrés. Khaled est de ceux là. « J'ai des cours tous

les lundi et jeudi, ça m'occupe un peu ». 

Les réfugiés ont un mois pour quitter les lieux, a ordonné vendredi 25 septembre le tribunal

administratif de Paris. Café toujours à la main, Khaled soupire : « Personne ne nous a dit où

l'on devait aller après. »

 

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