« Chef amérindien, ça fait classe devant les diplomates »

Claudio Chacha, indien Waorani d’Amazonie, représente les indigènes équatoriens à l’ONU depuis 2001. Un parcours atypique. 
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Publié le 27 Janvier 2017
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Cet article est un travail individuel encadré par Pierre Ballester.

Comment devient-on représentant d’un groupe éthnique aux Nations-Unies ?

Je n’ai fait que récupérer la place de mon père, et de mon grand-père avant lui. Tout a commencé en 1954, quand nous avons obtenu le droit de vote, la même année que les indiens de Bolivie. Les Nations Unies s’intéressaient alors moins à la protection environnementale qu’aux droits de l’homme. Ils ont sollicité les chefs des tribus indigènes du monde entier afin qu’ils viennent exprimer les besoins de leurs peuples aux conférences internationales. Comme il est difficile de définir des critères d’éligibilité à ce poste, c’est à l’indigène qui cesse ses activités de désigner son successeur. C’est pour cela que très souvent, les représentants des minorités ethniques sur la scène internationale le sont de père en fils. 

 

Donc en Équateur, vous êtes chef d’une tribu d’Amazonie ?

*Sourire*. Pas vraiment… À l’ONU on me présente comme tel. Chef amérindien, ça fait classe devant les diplomates. En revanche, mon grand-père et mon père l’étaient vraiment. Ils partageaient leur vie entre leurs responsabilités au sein de notre tribu leurs fonctions à l’ONU. C’était possible parce qu’il n’ont jamais eu à faire plus 2 ou 3 allers retours par an avec Genève. Moi, je suis tellement occupé par les scandales environnementaux que je ne suis pas rentré en Equateur depuis un an et demi. 

 

À quelle occasion avez-vous commencé votre rôle de médiateur ?

À l’occasion de la fusion de Texaco et de Chevron en 2001. J’étais chargé de rapporter la nature des dégâts que l’exploitation pétrolière a causé dans la forêt amazonienne entre 1964 et 1990. Les activités de Texaco avaient entraîné le déversement de millions de tonnes de déchets toxiques dans les fleuves ou les marais. Texaco est parti sans réparer les dégâts ni les financer. Cette affaire m’occupe encore maintenant. Cette année notamment, j’ai beaucoup coopéré avec l’association Sherpa qui défend les victimes de crimes économiques. En février 2016, on a saisi la procureure de la Cour pénale internationale pour qu’elle condamne les dirigeants du groupe pétrolier Chevron.

 

Les crimes de nature environnementale sont-ils du ressort de la CPI ?

Justement, c’est tout le problème. Ce serait la première fois qu’elle se pencherait sur un tel scandale et aussi la première fois qu’elle viserait le dirigeant d’une entreprise privée. Quand Chevron a refusé d’être jugé aux États-Unis, on a tenté le coup. La CPI examine encore la plainte afin de déterminer si elle a les compétences pour le traiter. Ce bras de fer dure depuis des années ! Les procédures sont extrêmement longues.

 

Si je ne le fais pas moi, qui le fera ?

 

Quelles sont aujourd’hui vos activités en France ?

Je suis arrivé à Paris il y a presque un an et demi pour préparer la COP21. Finalement je suis resté parce qu’il y a énormément d’ONG, comme Greenpeace ou Amnesty international, qui réclament ma coopération. Je n’ai pas de famille qui m’attend en Equateur alors ça ne me dérange pas. Je suis en colocation avec un ami mexicain à Rueil Malmaison (92) et je vis de mon salaire d’électricien.

 

Faut-il toujours faire de si gros sacrifices pour servir les grandes causes ?

Si je ne le fais pas moi qui le fera ? Et puis je ne le vis pas comme un sacrifice. L’ONU est une grande machine, un peu vieille et lente c’est vrai, mais elle avance et a besoin de tous ses rouages. C’est vrai que parfois on a l’impression de brasser de l’air. 

 

Comme le traité de la COP21 que Trump ne veut pas ratifier ?

Ce n’est pas Trump le problème. Avec les États-Unis c’est toujours pareil, il font beaucoup de bruit pour exprimer toutes leurs meilleures intentions, mais dès qu’on trouve une solution ne serait-ce qu’un peu contraignante pour eux, ils disparaissent. Obama n’a fait qu'apposer une signature qui ne l’engageait à rien, je ne suis même pas certain qu’il serait allé au bout du processus. Sa démagogie était juste plus subtile. Les enjeux environnementaux sont tellement importants, que les hommes ont du mal à se sentir concernés. Il faut laisser faire les siècles. Parfois il suffit d'une grosse catastrophe pour faire bouger les consciences rapidement. C’est brutal mais ça fonctionne.

 

Vous seriez favorable à une réforme de l’ONU ?

Pourquoi pas. Mais ce type d’organisation internationale gardera toujours ses lenteurs, ses faiblesses et ses administrations millefeuilles. Le changement qui compte se fait dans les esprits, et il compte dans les petites actions. J’ai la certitude de ne pas œuvrer dans le vide, mais aussi celle que ce n’est pas dans cette vie que je serai témoin des gros changements. Je sais rester optimiste et patient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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