Alice Zagury, directrice de TheFamily : une lionne à la patte d’artiste

Alice Zagury a cofondé en 2013 une organisation qui accompagne des start-up à Paris, à Londres et à Berlin : TheFamily. Mécène des temps modernes, elle puise à la fois dans l’art et la technologie pour soutenir les projets en adéquation avec ses convictions.
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Publié le 18 Novembre 2016
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Cet article a été rédigé dans le cadre de la session TBR (Techniques de base rédactionnelles) encadrée par Safia Allag-Morris. Les étudiants s'exerçaient à écrire un portrait.

Crédits photo : Juan Diosdado (Flickr)

Sur la devanture d’un kiosque à journaux, en plein cœur du Marais, la couverture du magazine Eco-Réseau affiche la photo d’une « femme d’influence ». Un regard déterminé, une chevelure-crinière brune. En légende : « Alice Zagury, présidente et co-fondatrice de TheFamily ». Quelques mètres plus loin, derrière la porte d’un immense loft, elle est là, en chair et en os, emmitouflée dans une écharpe rose.

Alice, 32 ans, est assise sous la verrière de cet immense espace qui a vu naître et grandir des dizaines de startups depuis trois ans. Derrière elle, des palmiers enguirlandés de loupiotes colorées, des plumes de paon, des statuettes de chats, et même dans un coin, de gros lions en peluche. TheFamily ne ressemble pas à un bureau, mais plutôt à une jungle. Et Alice n’y est pas juste une « femme d’influence ». C’est une lionne. D’ailleurs, le programme ultra-sélectif qu’elle vient de créer pour former les employés de start-up s’appelle... « Lion ».

Alice, c’est celle qui a sculpté l’image de TheFamily comme le QG des start-uppers branchés. « CEO », « COO », « CTO », « founders » [1] et autres hauts ressortissants du monde des nouvelles technologies se bousculent au portillon – ou plutôt, entre les palmiers - pour donner des « talks ». En juillet 2015, l’ex ministre de l’économie et désormais présidentiable Emmanuel Macron, accompagné de son homologue britannique George Osborne, sont venus lui rendre visite. Leila Echchihab, amie d’Alice depuis 12 ans, sourit : « Elle a été invitée à déjeuner à l’Elysée, à côté de François Hollande. Je me demande si elle lui a parlé dans son mélange de franglais-verlan... c’est plus fort qu’elle, Alice est sans filtre ».

« Le cul entre deux chaises »

Alice est née dans une petite ville du Val-de-Marne, à Saint-Maurice. Avec l’âge grandit la sensation d’avoir « le cul entre deux chaises ». Petite bourgeoise en banlieue parisienne, mi-catholique mi juive, éduquée par un père pied noir et une mère française... elle grandit au contact d’influences multiples, sans se sentir appartenir à un vrai clan.

Adolescente, ce sentiment se transforme en grande quête d’identité. Dans les cités alentour, elle trouve une identité forte, marquée par un esprit de rébellion contre l’ordre établi. « A 14 piges, je bascule. Je mythonne, je me fais virer deux fois du collège, c’est n’importe quoi. Je me prends pour une caillera, je suis énervée, je sors avec les pires mecs ». Quand son frère Victor, âgé d’un an de plus, s’attire les honneurs de la famille en brillant au Bac de français, Alice est piquée au vif. Elle se lance alors le défi de le dépasser... Son frère a eu 18, elle aura 19. Et finit par intégrer l’une des plus prestigieuses écoles de commerce françaises. Nelly, sa petite sœur, se souvient : « Alice a été une ado tellement rebelle qu’à un moment, elle a voulu se remettre dans le droit chemin. Les études qu’elle a faites se sont inscrites dans un nouveau cycle de vie, plus modèle. Ça lui a permis d’accumuler beaucoup de frustrations utiles. »

« Qu’est-ce que je fous là ? »

Alice se souvient de son premier cours à l’EM Lyon Business School : « il y a ce powerpoint immonde qui tourne en boucle derrière le prof : MAXIMIZE PROFIT ». Et une petite voix tourne en boucle dans sa tête : « qu’est-ce que je fous là, bordel ? », se dit-elle. Dans cette école, les gens sont radicalement différents de la mixité et la diversité qu’elle a l’habitude de côtoyer. C’est le « n’imp », le n’importe quoi, qu’elle observe, atterrée : les soirées, les bizutages, les clans, « tout sonne faux ». Et au bout, il y a l’audit, le marketing, la finance.

Alice, elle, est en quête de sens. En résidence étudiante, Leila Echchihab, sa voisine de palier, devient vite une de ses meilleures amies. Elle se souvient : « Une fois, elle a voulu exposer les œuvres d’art de sa sœur sur le campus. Il y avait une sorte de chaise sur laquelle étaient attachées des Barbies nues, avec des pistolets en plastique. Le directeur est tombé dessus. Choqué, il a confisqué l’œuvre. Alice est entrée dans une colère noire. » C’était « la chaise de la nostalgie », et il ne fallait surtout pas y toucher. « J’ai écrit un mail long comme mon bras au directeur, se souvient Alice. Je suis ultra fan de ma sœur, son expo était magnifique ! » On ne touche pas aux artistes qu’Alice protège... « Elle aime mettre en valeur les gens qui ont du talent », raconte Leila. Une vocation qu’elle va retrouver plus tard, après quelques expériences dans la communication.

« CEO ? Mais t’es fou ? »

L’univers des nouvelles technologies la gagne très vite. « C’est un environnement où tout ce qui compte, c’est la capacité à inventer, le potentiel. Plus t’es chelou, et moins on te voit venir », dit-elle en riant. A 24 ans, elle est repérée par Marie Vorgan Le Barzic, de Silicon Sentier, pour son énergie et son potentiel : celle-ci lui confie la création de l’un des premiers incubateurs de startups français. Dans le milieu, Alice repère Oussama Ammar, un entrepreneur, et le harcèle par mail jusqu’à ce qu’il accepte de la rencontrer. Entre eux deux, c’est un coup de foudre professionnel. Il raconte : « C'est la personne la plus impressionnante que j'aie jamais rencontrée. Elle a une énergie, une ambition et une force uniques ». En 2013, ils décident de lancer leur propre structure. Les actuels locaux de TheFamily, ils les trouvent un peu par hasard, et signent le bail sur un coup de tête. Il lui demande de prendre le rôle de CEO, certain de voir en elle des qualités de management. Sa réponse : « CEO ? Mais t’es fou ? » Mais Oussama a confiance.

« Je ne pourrais pas embaucher quelqu’un qui déteste le rap »

Sa façon de diriger, elle la qualifie sans hésiter de « hard core ». Son premier commandement ? « Démerde-toi, ma gueule ». Au 25 rue du Petit Musc, on ne peut échapper à Alice : ses punchlines sont plaquées sur les murs, entre du Churchill (« Success is not final, failure is not all. It is the courage to continue that counts ») ou encore du Game of Thrones (« Knowledge is power, no power is power »). L’éclectisme dans les références, Alice, ça l’inspire. Elle s’apprête à en parler, mais son téléphone se met à sonner. C’est le tube de Drake, « Hotline Bling ».

D’ailleurs, en musique de fond, à TheFamily, il n’y a que du hip hop, du rap, ou des rythmes latinos. C’est une autre règle. « Je ne pourrais pas embaucher quelqu’un qui déteste le rap. A chaque fois que j’ai embauché des gens juste sur leurs compétences, sans le mindset, ça n’a pas marché. » Cela ressemble à s’y méprendre à du clanisme... mais pour Alice, là n’est pas la question. Si la musique a une telle importance à ses yeux, c’est parce qu’elle en dit beaucoup sur la personnalité de ceux qui l’écoutent. Joe Dassin ? Rien à voir avec Drake, mais Alice valide : « ça fait jouer les mêmes palettes d’émotions ». Surprenant, voire contradictoire... comme la volonté de créer une culture forte au sein de cette entreprise d’une quarantaine d’employés  « sans créer de clones ». Comme la volonté d’instaurer un management à la cool avec des soirées tous les mois... avant de l’avouer : « c’est vrai, je suis tyrannique... Parce qu’il faut raconter quelque chose de cohérent, donner un sentiment d’appartenance aux gens qui travaillent ici. »

Ce côté brut de décoffrage, selon sa petite sœur Nelly, elle l’a développé en réaction à l’éducation donnée par son père, le célèbre psychiatre Daniel Zagury, spécialiste des tueurs en série, qui a toujours donné plus de liberté à son grand frère. Alice confirme : « J’ai toujours rêvé d’être un mec. D’ailleurs, c’est triste, mais les rares meufs qui dirigent sont obligées de rentrer dans un comportement de mec. J’ai toujours été dans cette attitude. »

Un Robin des bois des temps modernes

Alice s’entoure toujours d’artistes. Pour elle, comme les grands peintres, les meilleures start-up doivent véhiculer une vision du monde, plutôt que de chercher à faire du profit en priorité. D’ailleurs, à la fin de l’entretien, un jeune musicien, Kill-A-Son, vient la rejoindre pour déjeuner. Elle lui parle d’une nouvelle idée qu’elle a eue avec sa sœur. Nelly habite à New York, pourtant, les deux sœurs semblent en communication permanente. Le duo se prépare à frapper fort. Elles veulent créer des écouteurs sans fil aux allures de boucles d’oreilles. Nelly a créé sa propre marque de bijoux à impression 3D, HolyFaya... toujours sous l’œil bienveillant de sa soeur, qui a intégré sa startup chez TheFamily.

Pour Nelly, il y a un côté « Robin des Bois » chez Alice : « elle se demande toujours comment son action pourra avoir un impact social, sur les jeunes, comment les gens vont transformer. » Un mécène des temps modernes, somme toute ! Mais pourquoi ne pas créer elle-même ? « Je trouve cela plus fort de donner aux autres les moyens, que de faire soi-même. C’est un délire de pouvoir, ce qui me rend heureuse, c’est que ça me dépasse. », explique-t-elle avec conviction. Mais une certaine frustration fait timidement son apparition : « j’aurais pu faire des études d’art, mais je n’en ai pas eu le courage »...

Parmi ses modèles, elle cite Paul Gauguin : « il vivait comme un clochard, mais avec la conviction qu’un jour, il deviendrait quelqu’un. » Alice parle avec délice de ses peintures de Polynésiennes. Le peintre avait l’habitude de mettre en légende une phrase volée à la conversation de ses modèles. Le tableau préféré d’Alice ? Deux sœurs allongées, nues, où l’une dit à l’autre : « Eh quoi, tu es jalouse ? »



[1] Traduction : CEO (Chief Executive Officer) = Directeur exécutif, COO : Chief Operating Officer = Directeur opérationnel, CTO : Chief Technology Officer = Directeur technologique. Founder = fondateur.

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