Claire Andrieu : « Alain Peyrefitte a droitisé de Gaulle »

Claire Andrieu est historienne, spécialiste de la France contemporaine. Professeur à Sciences Po Paris, elle a publié en 2006 un Dictionnaire de Gaulle. Elle a répondu à nos questions sur la controverse entourant les propos attribués au général de Gaulle sur « la France, pays de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne », récemment repris par Nadine Morano. La députée européenne tire ces paroles de l'ouvrage référence d'Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, dans lequel l'ancien ministre de l'éducation nationale restitue les entretiens qu'il a eus entre 1959 et 1969 avec le général. Dans le sillage de la polémique sur Nadine Morano, plusieurs journaux tels que Le Monde, L'Obs ou Mediapart ont remis en question la fiabilité de l'ouvrage d'Alain Peyrefitte.
A propos de ce projet
Publié le 9 Octobre 2015
Mots clés : interview
Auteur
David Caldas
David Caldas Promotion 70
Making Of

David Caldas est étudiant au CFJ en première année. Il a réalisé cette interview dans le cadre de sa première session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette. Édité par Marie Haynes.

Claire Andrieu, quel regard portez-vous sur la soudaine remise en cause du livre d'Alain Peyrefitte ?

Selon moi, cette remise en question est la bienvenue. A la sortie du livre d'Alain Peyrefitte en 1994, nous étions déjà plusieurs historiens à nous montrer sceptiques quant à la pertinence d'une telle publication. On y voit un de Gaulle perçu à travers l'esprit d'Alain Peyrefitte, un de Gaulle dont les paroles ont subi un double filtre.

Qu'entendez-vous par double filtre ?

D'abord, il s'agit de conversations privées entre un président de 69 ans et un ministre de l'information sans expérience, qui n'a tout simplement pas le niveau pour lui répondre. De Gaulle table sur la jeunesse d'Alain Peyrefitte, lui parle librement, teste des idées et des formules devant lui. Il s'amuse en quelque sorte et cherche à provoquer son interlocuteur. Charles De Gaulle ne s'adressait certainement pas à ce jeune normalien comme à un ancien résistant communiste. Ensuite, il y a tout un travail de réécriture et de reconstitution qui, forcément, dénature la réalité et l'authenticité que vise l'ouvrage. L'auteur ne classe pas ces entretiens dans l'ordre chronologique mais par thème, ce qui empêche de les remettre dans leur contexte. La déformation est donc inévitable. A ce titre, je ne suis pas la seule à penser qu'Alain Peyrefitte a un peu « droitisé » de Gaulle.

Dans ses Mémoires d'espoir, le général de Gaulle évoque pourtant « la race blanche » et « l'origine chrétienne » de l'Europe. Si la retranscription de son discours dans le livre d'Alain Peyrefitte est inexacte, elle n'est pas en totale contradiction avec sa pensée.

Tout à fait. Mais il faut savoir qu'à l'époque, la « psychologie des peuples » était une discipline enseignée à l'université. On y étudiait les caractéristiques supposées des nations et de Gaulle appartenait à cette génération imprégnée de cette pensée. Il est certain que de Gaulle avait une conception de la nation sinon éternelle, au moins pérenne. Cependant, il convient de préciser dans quel contexte de Gaulle est censé avoir tenu ce discours sur « la race blanche » des Français : en mars 1959, en pleine guerre d'Algérie !

D'autres passages du livre nous montrent toutefois un général comparant les musulmans et les Français à « de l'huile et du vinaigre », redoutant que son village ne se transforme en « Colombey-les-deux-Mosquées.»Cette vision des choses a-t-elle pesé dans son renoncement à une Algérie française ?

Il l'a surtout abandonnée parce que la guerre était interminable et un gouffre financier. Au-delà de ces considérations, la question algérienne le travaillait depuis longtemps. Dès 1943, à Alger, il interroge ses collaborateurs sur « l'avenir » de l'Algérie française. Il ne fait aucun doute que de Gaulle pensait profondément qu'un musulman ayant grandi dans l'Islam et un Français élevé en tant que chrétien ne pouvaient se fondre l'un dans l'autre. Rappelons néanmoins qu'entre 1940 et 1944, aucun homme n'a autant œuvré que lui pour rétablir l'égalité entre toutes les croyances.

Cette œuvre se poursuit jusqu'à la Ve République...

Oui, avec la Constitution de 1958, dont l'article premier consacre l'égalité entre les citoyens, sans distinction d'origine, de race ou de religion.

Le général de Gaulle semble être une figure particulièrement difficile à cerner pour les historiens. Finalement, tout le monde n'aurait-il pas « son » de Gaulle ?

Oui, et c'est la raison pour laquelle intituler l'ouvrage C'était de Gaulle a été une erreur de la part d'Alain Peyrefitte. C'est un titre trop affirmatif, trop catégorique. Attention : je le lis régulièrement, mais je préfère de loin celui d'Olivier Guichard, chef du cabinet du général de 1951 à 1958, publié en 1980. Le titre, Mon général, est plus juste, plus intelligent. Il assume le fait qu'il dresse un portrait subjectif de de Gaulle.

Et Les chênes qu'on abat..., d'André Malraux, que Pompidou tenait quasiment pour un mythomane ?

(Elle sourit.) Le livre de Malraux est tout simplement inutilisable pour un historien. Mais c'est une œuvre magnifique...

 

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