Le revolver de Verlaine vendu à un prix faramineux chez Christie’s

Le revolver que Paul Verlaine a utilisé pour tenter de tuer Rimbaud a été vendu plus de 400 000 euros aux enchères chez Christie’s, au terme d’une flambée de prix spectaculaire. Ce modèle très banal de revolver symbolisait, en 1873, le désir passionnel entre les deux poètes. Ce mercredi 30 novembre, il ne représente plus que le désir de possession de deux enchérisseurs chevronnés.

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Publié le 30 Novembre 2016
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Cet article a été rédigé dans le cadre de la session TBR (Techniques de base rédactionnelles) encadrée par Safia Allag-Morris. Les étudiants s'exerçaient à écrire un reportage d'actualité.

Crédits photo : Christie's

Une dame aux cheveux rouges cherche la bonne pose. Pas facile de prendre un bon selfie avec un revolver. Encore moins lorsqu’il est mis à prix à entre 50 000 et 60.000 euros par l’une des plus grandes maisons d’enchères au monde. C’est le revolver dont s’est servi le poète Paul Verlaine pour tenter de tuer Arthur Rimbaud en 1873 à Bruxelles. Il est exposé à côté du pupitre du commissaire priseur de chez Christie’s, dans la salle de ventes du 8ème arrondissement de Paris.

Ce mercredi 30 novembre, elle est bien remplie. Ici, un couple aux cheveux grisonnants, là, un homme d’affaires qui pianote nerveusement sur son iPhone. Un peu plus loin, une dame seule, coupe garçonne, l’air austère. Et sur la droite, une horde d’enchérisseurs se tiennent prêts, le téléphone collé à la joue. Parmi eux se cache celui qui va remporter ce « véritable monument littéraire », comme le décrit le catalogue : « un modèle très répandu, fabriqué à Liège dans les années 1870 ».

« Et vivent Rimbaud et Verlaine ! »

Le commissaire-priseur a des allures de présentateur télé. Ses cheveux sont d’un blanc étincelant, comme son sourire. A 18h précises, les objets mis en vente commencent à défiler sur l’écran, au rythme des coups secs du marteau : une chaise ancienne, une statue du Bouddha, un recueil des plus beaux fruits cultivés en France...

Lorsqu’apparaît le revolver, l’audience s’agite légèrement. Un homme sort du fond de salle. « Je vois que les spécialistes s’avancent », ricane le commissaire-priseur. Engoncé dans un grand manteau, le mystérieux « spécialiste » garde les mains dans ses poches, porte un grand chapeau et une écharpe rose. Il prend de court le commissaire priseur, et propose d’ouvrir l’enchère bien plus haut que la mise à prix : d’une voix tonitruante, il annonce 80 000 euros. « Combien vaudrait le pistolet qui avait tué Pouchkine ? » s’écrit-il, amusé. Il s’appelle Jean-Claude Vrain, et c’est un collectionneur invétéré. Mis en examen dans le scandale Aristophil, une escroquerie à plusieurs centaines de millions d’euros, il est bien connu des milieux bibliophiles. Il trépigne, debout, d’un pied sur l’autre et hurle ses enchères.

S’engage alors un duel entre cet étrange individu et une jeune femme blonde vissée à son téléphone. Le reste de la salle est médusé. Les prix montent, montent... instantanément convertis, sur l’écran, en plusieurs devises. En quelques secondes, l’enchère est montée à 360 000 euros. C’est là que Vrain abandonne : « Je lui laisse. » Il tourne les talons aussi vite qu’il est arrivé, en lâchant : « A la prochaine ! Et vivent Rimbaud et Verlaine ! ». Un adieu signature. En 2014, il avait acquis un exemplaire des Fleurs du Mal à 225 000 euros en triomphant : « Vive Baudelaire ! »

« Il a coûté 3,25 euros. C’est une plus-value totale ! »

Les jeux sont faits, la salle se vide. C’est une certaine Patricia de Fougerolles qui l’a emporté. Jacques Ruth, ancien propriétaire du revolver, est interloqué que l’objet ait pu faire l’objet d’une telle ferveur financière. « Je souhaitais de tout cœur qu’il aille dans un musée... », regrette-t-il. Mais le prix est monté trop haut pour le musée Rimbaud de Charleville Mézières, ville natale de l’auteur des Illuminations. Ancien expert comptable, Jacques Ruth est venu de Belgique pour vendre le revolver qui dormait dans son coffre-fort depuis 1980.

« Comment je l’ai trouvé ? C’est une belle histoire », raconte-t-il. Un client devenu ami lui a offert pour le remercier de l’avoir aidé à faire l’inventaire de son armurerie : « Dans sa cave, il y avait plein de veilles choses. Je suis philatéliste, j’aurais bien aimé qu’il me donne des timbres... mais il m’a donné le pistolet de Verlaine ! » Pour le retraité belge, ce cadeau s’est révélé être un vrai trésor. « C’est une plus-value totale ! », s’écrie-il après la vente. Lorsqu’il a été acheté, le 10 juillet 1873, le pistolet coûtait l’équivalent de 3,25 euros... 23 francs de l’époque, comme le déclare Verlaine au commissaire de police, le jour où il a tiré sur son amant, à Bruxelles : « j’ai écrit à ma femme que si elle ne venait pas me rejoindre dans les trois jours, je me brûlerais la cervelle, et c’est dans ce but que j’ai acheté le revolver ce matin au passage des Galeries Saint-Hubert, avec la gaine et une boîte de capsules, pour la somme de 23 francs. » Mais il s’en sert finalement contre Rimbaud, le blessant légèrement au poignet. « Il a voulu me quitter. J’ai cédé à un moment de folie et j’ai tiré sur lui », raconte l’auteur des Poèmes saturniens à la police. Il sera condamné à deux ans de prison.

Cette histoire est devenue l’une des plus célèbres de la littérature française et a même fait l’objet d’un film : Rimbaud Verlaine d’Agniezska Holland. Or, lors de la scène du tir, David Thewlis, dans le rôle de Verlaine, utilise... un canon de 4 pouces. Un déclic pour Jacques Ruth, qui voit le film en 2004 : « il aurait pu tirer avec un modèle similaire ! », s’indigne-t-il. Il téléphone au commissaire d’une exposition dédiée à Rimbaud, à Bruxelles pour déclarer son trésor. Tout est parti de là.

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