Tino Sehgal au Palais de Tokyo : circulez, il n’y a rien à voir

L’artiste germano-britannique Tino Sehgal a « carte blanche » au Palais de Tokyo jusqu’à la mi-décembre. Il en a fait le terrain d’une expérimentation unique. Une troupe de personnes de tous les âges y déambule autour de vous de midi à 20h. Elles dansent, chantent, et vous racontent des histoires.

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Publié le 1 Décembre 2016
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Making Of

Cet article a été rédigé dans le cadre de la session TBR (Techniques de base rédactionnelles) encadrée par Safia Allag-Morris. Les étudiants s'exerçaient à écrire un reportage magazine.

Crédits photo : Philippe Parreno, "Ann Lee de Tino Sehgal"

Le Palais de Tokyo est vide. Tino Sehgal a dénudé les murs. Il a laissé les poutres apparentes. Seuls les rayons du soleil d’hiver, qui filtrent à travers les ardoises, habillent ce grand espace, niché dans le 16ème arrondissement de Paris. Jusqu’au 18 décembre, le Palais de Tokyo est un musée où il n’y a rien à voir.

Derrière le rideau de perles qui marque le début du parcours, une petite fille m’accueille. Elle a environ 10 ans, et prononce une sorte de formule magique: « Qu’est-ce que le progrès, selon vous ? » Je me perds dans des explications hasardeuses alors qu’elle m’entraîne dans une première grande salle vide. Avec un calme impassible, la petite fille me remet aux mains d’une jeune femme de 20 ans. Celle-ci m’assaille de questions auxquelles je n’ai pas de réponses. « Si tu pouvais prendre un avion là tout de suite, tu irais où ? Tu aimes l’hiver ? »

« J’aime la violence des repas de famille »

Le jeu des questions continue. « J’aime la violence des repas de famille », me déclare un homme barbu, « et toi ? ». La conversation dérive. Il me dit qu’il aime pique-niquer, seul, au cinéma. Il trouve que les gens qui vont voir des films seuls devraient se parler davantage, non ? Il m’invite à passer dans une nouvelle salle. Je me retourne pour lui répondre. Il s’est évaporé.

Un homme âgé qui passait par là semble compatir à mon désarroi. « Il vous a plantée là, n’est-ce pas ? » Son visage est rieur et ridé. « On a dû vous poser beaucoup de questions, vous demander de vous livrer. Eh bien cette fois, c’est moi qui vais me livrer. L’histoire que je vais vous raconter est grave, mais je vous rassure, elle ne finit pas mal. » Il se lance : « C’était pendant la guerre de 40... » Je n’en perds pas une miette. Cette histoire, il faut que ce soit lui qui vous la conte, avec ses yeux bleus, son sourire bienveillant et sa voix de velours. Il prend ma main dans les siennes, puis me laisse, interloquée, en haut d’un escalier. Son travail est fait.

« The objective of this work is to make you the object of a discussion »

La salle du sous-sol est la plus grande. Un groupe d’hommes et de femmes exécutent une mystérieuse chorégraphie. Ils marchent, courent, chantent en charabia, s’arrêtent, puis reprennent. Je m’engage dans un escalier qui descend dans une cave très sombre et humide. En enjambant quelques flaques d’eau, je parviens à un couloir d’où s’échappe un vrombissement sourd. Ce sont des voix.

Sous les néons d’une petite salle exiguë, cinq ou peut-être six personnes font face au mur, les mains dans le dos, la tête baissée vers leurs pieds. L’un d’entre eux chuchote « The... » et les autres reprennent en chœur, en hachant chaque syllabe : « The objective of this work is to make you the object of a discussion ». Petit à petit, ils s’écroulent, recroquevillés sur le sol, puis se relèvent, répétant sempiternellement leur mantra.

Un jeune homme me bloque le couloir de sortie. Droite, gauche, il mime chacun de mes pas, le couloir est trop étroit, c’est sans issue. Je finis par m’assoir contre le mur. Un autre visiteur tente de s’échapper, force beaucoup plus et finit par y parvenir. Je décide de tenter une autre approche. Le jeune homme me tourne toujours le dos et étend ses bras pour m’empêcher de passer. Sa tête est toujours baissée. Je lui arrache un léger sourire lorsque je lui caresse le dos. Il s’écrase contre le mur et finit par me laisser m’échapper. Il sent bon. Son sourire s’élargit un peu plus lorsque je l’embrasse sur la joue avant de le quitter.

« J’ai dit quelque chose de mal ? »

De retour dans la salle principale, un homme très grand vient me voir. Ses cheveux sont noués en deux petites nattes, il porte une salopette en jean sur une chemise à fleurs. Il dit qu’il est très grand, qu’il a du mal à trouver des vêtements à sa taille. Un jour, il est allé dans un salon pour grands et il y a senti un vif sentiment d’appartenance, au milieu de gens grands qu’il ne connaissait pourtant pas. Il me demande à quand remonte la dernière fois que je me suis sentie intégrée dans un groupe. Je commence à répondre, et brusquement, il me plante là, pour retourner chanter avec les autres. Perplexe, j’attends. Il finit par revenir quelques minutes plus tard. Je lui demande : « Pourquoi tu m’as laissée ? » Il me sourit. J’insiste : « J’ai dit quelque chose de mal ? » On se regarde en silence. Son sourire imperturbable rouvre une plaie pourtant bien fermée. Il repart. Ces deux phrases restées en suspens m’arrachent quelques larmes.

La dernière pièce dans laquelle j’entre est plongée dans un noir si total qu’il faut y avancer avec précaution. Ma légère panique se dissipe au fur et à mesure que ma vue s’y habitue. Je distingue un groupe de personnes dispersées dans la salle. Leurs voix unies créent une sorte de chant dont le rythme change en permanence, comme s’il s’adaptait à l’atmosphère de la pièce. Un groupe d’enfants venus avec leur maîtresse entre en trombe. Moi qui ai maintenant le privilège de voir dans le noir, je souris de les voir se tenir au mur, déstabilisés par l’obscurité. Le rythme de la musique s’envole, les chanteurs commencent à danser. Les enfants sont les premiers à les rejoindre, hilares.

La dernière personne qui vient me voir est une jeune femme qui parle en anglais. Elle dit que sa mère voyait des fantômes. Quand elle était petite, elle ne comprenait pas, parce qu’elle ne voyait rien. On ne voit rien non plus à l’exposition de Tino Sehgal. Rien de concret. Mais les personnes qu’on y rencontre sont comme des fantômes qui viennent vous hanter le temps d’une promenade.

Carte blanche à Tino Sehgal, du 12/10 au 18/12 au Palais de Tokyo, de midi à 20h, tous les jours sauf le mardi. Entrée à 12,5€. Tarif réduit : 9,40€

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