Notre quotidien passe entre leurs mains…

Au centre de traitement des déchets ménagers Syctom à Romainville (93), des centaines de tonnes d'ordures sont triées chaque jour.

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Making Of
Cet article est un travail individuel réalisé sous la direction de Pierre Ballester.
« Tétanos : êtes-vous vacciné ? ». L'affiche préventive aux grosses capitales noires est placardée sur les portes du centre de tri. Les gigantesques pinces des camions à ordures plongent dans les décharges pour vomir plus loin yaourts, bouteilles et journaux. Les corbeaux viennent éventrer quelques sacs-poubelles encore entiers. Les déchets compactés vont et viennent comme des pièces de lego de 4 mètres cube sur des palettes à roulettes. Un peu partout sur le chantier de l'usine, des casques jaunes s'affairent.

Au milieu de l'entrepôt, à l'intérieur d'une cabine algeco, quatre salariés sont préposés à la « caractérisation », autrement dit, le sale boulot. Ils prélèvent des échantillons de 100 kg de déchets par benne (d'une capacité de 7 tonnes) et passent au crible leur contenu. L'objectif est double : d'abord déterminer le taux d'erreur dans le recyclage dont dépend le montant de la taxe communale ; mais aussi établir des statistiques adressées aux repreneurs, comme les fabricants de papier ou de textile.

En guise de rappel, divers emballages usagés sont épinglés au mur de l'algeco et légendés grossièrement au feutre (par les mentions PVC, PET, PBT, PEET, ABS : les composants qui leur correspondent). Gants jusqu'au coude, foulard noué sur le nez, les quatre jeunes hommes marquent le rythme, avec leurs lourdes chaussures de chantier, du célèbre titre hip-hop des Black Eyed Peas « Let's do it ». L'échantillon de déchets est déversé directement sur un grand comptoir à hauteur de buste. Ils fouillent à-même le tas et séparent toutes sortes de matières, les plastiques rigides des souples, les gros cartons des petits, les flacons, les tubes, le polystyrène, les feuilles volantes, le papier glacé, l'aluminium...

« Et ça, je le mets dans les cartons plastifiés ? ». Romain extirpe un emballage de brosse à dents. « Non, tu déchires en deux et tu mets le plastique avec les rigides », répond Sibiri après un bref coup d'oeil. Sibiri est le pro de la bande : il identifie immanquablement les compositions et rattrape les erreurs de ses collègues. Quand il doute d'un plastique, il le porte à son oreille et le froisse légèrement, « si ça crisse, c'est du polyéthylène ; si ça chuinte, c'est du polychlorure ». Sa concentration est perturbée une énième fois : « Eh, l'incollable ! Qu'est-ce que tu dis de ça ? ». Au bout du gant de Romain, pendouille un gros rat mort.

« Je collectionne leurs souvenirs »

Parmi les trouvailles qu'ils redoutent, les seringues et les armes à feu. « Une fois, on est tombés sur une grenade », se souvient Thierry, l'agent de qualité du centre de tri. « Il a fallu tout arrêter, le temps que les démineurs vérifient toutes les bennes ». C'est grâce à lui que les déchets putréfiés - pas recyclables - ne passent que rarement entre les mains des travailleurs. Une première sélection les envoie directement à la décharge des refus. Ils seront ensuite transférés dans une usine d'incinération. « Cela n'empêche pas les repreneurs d'avoir d'autres exigences. Ceux qui ne veulent produire que du papier tout blanc n'acceptent que les feuilles volantes ».

Pour répondre à cette nécessité, les recyclables passent de machine en machine sur un tapis roulant. La première, aimantée, aspire les canettes et les conserves. La seconde sépare les objets plats des objets à relief. Et ainsi de suite jusqu'aux ouvriers en bleu-de-travail. Là, ils attrapent rapidement les derniers intrus. Le rythme est soutenu. Le danger propre aux tâches sur tapis roulant s'appelle TMS (trouble musculo-squelettique) dans leur jargon. « Pour l'éviter, il faut changer de côté du tapis tous les jours », déplore Thierry.

Ceux qui travaillent à la caractérisation écopent peut-être des rats morts mais pas des TMS. Une fois l'échantillon de 100 kilos trié - ce qui demande deux heures à huit mains - Sibiri indique le volume final de chaque corps d'objet dans le tableau Excel d'un PC poussiéreux. C'est Romain qui lui dicte les valeurs, au fur et à mesure qu'il verse les produits dans une imposante balance. Marc intercepte alors un petit carton corné. « Celle-là est collector ! », lance-t-il en brandissant la photo - datée de 1986 - d'un vieil homme rougeaud coiffé d'une couronne de galette des rois. Elle s'ajoutera à sa collection des photos de classe, baptêmes et repas de famille. À l'évocation de son album de photos anonymes, Marc sourit malicieusement : « Je passe mon temps les mains dans leurs déchets ; je peux bien collectionner leurs souvenirs »

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