« Un député qui se lèche les babines dès que je le croise… »

Mathilde Julié-Viot est collaboratrice parlementaire. En octobre dernier, avec une dizaine de collègues, elle a décidé de lancer le site Chair collaboratrice pour dénoncer la réalité du sexisme ordinaire en politique.
A propos de ce projet
Auteur
Eléa Pommiers
Eléa Pommiers Promotion 71
Making Of
Cet article a été réalisé dans le cadre d'un travail individuel, encadré par Pierre Ballester.

Mathilde Julié-Viot, la trentaine, est collaboratrice parlementaire de Noël Mamère depuis 2015. Un an au sein de l'Assemblée lui a suffi à saisir la réalité du sexisme ordinaire en politique. L'affaire Baupin, en mai 2016, a été pour elle une déflagration. En octobre dernier, avec une dizaine de collègues, elle a décidé de lancer le site "Chair collaboratrice". L'objectif est de mettre en lumière une réalité parfois crue, souvent tue, et pourtant répandue des plus grandes institutions parisiennes... aux plus petites mairies.

Le sexisme dans le monde politique est connu de longue date. Pourquoi avoir lancé cette initiative à ce moment-là ?

Après l'affaire Baupin, on s'attendait à une réelle prise de conscience de l'existence du sexisme à l'Assemblée. Au contraire, ça a plutôt révélé et exacerbé des comportements ! On a vu beaucoup de blagues du genre « je vais te baupiner » ou « toi, je vais te faire une Baupin ». On entendait aussi beaucoup de propos qui déresponsabilisaient Denis Baupin: « Ces femmes voulaient faire le buzz ». Ou encore: « T'as vu sa femme ? Non, mais, sérieux... ».

Ce sont des choses qui se disaient au sein de l'Assemblée nationale ?

Absolument ! Il y avait un décalage énorme entre ce que vivaient ces femmes, le courage qu'elles avaient eu pour dénoncer le sexisme, et la dérision dont elles étaient victimes. En fait, pour les détracteurs, il y avait toujours une femme à l'origine de la perversité de Baupin. Nous avons été choquées de voir à quel point le sexisme était entériné. Donc, là, on s'est dit qu'il fallait trouver un moyen d'en finir et on a lancé Chair collaboratrice.

Qu'espérez-vous avec ce site ?

Nous pensons que des actes plus graves peuvent émerger de ce sexisme ordinaire. Le harcèlement ou les agressions sexuelles naissent aussi d'un rapport de domination préexistant. L'idée n'est pas d'incriminer des personnes mais simplement de donner à voir cette réalité. Les témoignages sont anonymes mais ils permettent une prise de conscience.

Et votre initiative a-t-elle une résonance dans le monde politique ?  

Nous avons reçu plus d'une centaine de témoignages depuis le lancement du site. Ils viennent d'élues, de collaboratrices à l'Assemblée ou au Sénat mais également en circonscription, ainsi que dans les collectivités territoriales. Plus largement, on a également des élues derrière nous. Des députées comme Isabelle Attard (Calvados, EELV) ou Eva Sas (Essonne, EELV) ont apporté leur soutien à l'initiative, et l'ont relayée. Nos patrons, qui ne sont que des hommes, nous soutiennent également.

« Si j'ose répondre à une blague sexiste on va me faire passer pour une hystérique... »

 

Certaines femmes rapportent des actes de harcèlement ou des propos assez frappants: « Je suis sûr que tu suces bien », par exemple. Avez-vous été choquée par ce qui vous a été envoyé ?

A l'Assemblée, je m'y attendais. Je n'ai pas été personnellement harcelée mais j'ai déjà pu être alarmée par des regards. ll y a un député qui se lèche les babines dès que je le croise par exemple ! J'ai surtout été surprise par la violence de ce qui existait en mairie. Je croyais qu'il y avait une sorte de protection dès lors que les équipes étaient plus petites, mais finalement pas du tout. On a eu beaucoup de témoignages de petites mairies, comme celui que vous citez, complètement ahurissants ! Je ne m'y attendais pas.

Diriez-vous qu'il existe une particularité du sexisme dans le monde politique ?

Les élus ont un devoir d'exemplarité qui n'existe pas ailleurs. La deuxième particularité est, à mon sens, l'impunité: un homme politique ne risque rien. Le sexisme ordinaire, bien sûr, n'est pas pénalisé. Mais cela va plus loin. Par exemple, Eva Sas avait déposé deux amendements pour rendre inéligible un élu condamné pour agression sexuelle dans l'exercice de ses fonctions. Et ils n'ont pas été adoptés ! C'est un rapport de domination général et surtout très intégré par les femmes elles-mêmes.

 A quoi voyez-vous que cette « culture » est intégrée par les femmes ?

Parce que même pour nous qui sommes vigilantes, ça n'a pas été évident de nous dire « ça, c'est sexiste ». Quand on a lancé le site, on s'est toutes dit qu'on n'avait jamais subi de tels  comportements. Au début, on se disait toutes: « ce n'est pas grave », ou « c'était une blague ». C'est aussi le problème: derrière l'humour, on cache des manifestations sexistes. Ce n'est qu'en y réfléchissant plus longuement qu'on s'est rendus compte que tel acte, ou tel geste, n'était pas normal.

 Et lorsque vous vous en rendez compte, vous réagissez ?

 Pas forcément. Moi, je sais que si j'ose répondre à une blague sexiste, on va me faire passer pour une hystérique: je n'ai « pas d'humour ». Quand ça arrive, c'est le blanc. C'est ce qui ressort du site: beaucoup sont énervées de ne pas avoir su quoi répondre. Mais j'ai une amie d'amie qui s'est entendu dire par un député: « ah tiens, c'est drôle, j'ai jamais couché avec une Arabe », et qui lui a répondu « et moi j'ai jamais giflé un député ». Et ça, c'est énorme. Mais il faut oser. Et pour oser, nous ne devons pas attendre que les consciences des autres s'éveillent !

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