La une sur Aylan était « évidente »

La photographie d'Aylan Kurdi, l'enfant syrien mort noyé, qui s'est échoué sur une plage turque après le naufrage de son embarcation de fortune, a déclenché de nombreuses réactions politiques et citoyennes, après sa publication dans les médias. Le 3 septembre 2015, Le Monde était le premier journal français à la publier en une. Nicolas Jimenez, directeur du service photo du quotidien depuis six ans, raconte comment la rédaction fait ses choix éditoriaux.
A propos de ce projet
Publié le 9 Octobre 2015
Auteur
Making Of
Laure Andrillon, étudiante au CFJ en 1ère année, a réalisé cette interview dans le cadre de sa première session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette.

Qu'est-ce qui fait une bonne photo de une?

Une bonne photo de presse doit être au croisement de la photo informative et de la photo qui répond aux critères esthétiques. Mais nous traitons toujours au cas par cas. On fait un choix et le lendemain les arguments de la veille mènent au choix inverse. Chaque journal a ses propres critères. Même le cadre légal, qui nous est pourtant commun, est parfois transgressé pour les besoins de l'information. En France, les journaux n'ont pas le droit, selon le code de procédure pénale considère, depuis la loi Guigou du 15 juin 2000, de diffuser des images de personnes entravées ou placées en détention provisoire avant qu'elle ne soit jugée. Cela pour être pris pour une atteinte à la présomption d'innocence. Pourtant des photos de DSK ont été publiées avant son procès.

Comment la décision de publier la photo d'Aylan a-t-elle été prise au Monde?

Une semaine avant la une sur Aylan, nous avons reçu de nombreuses photos de Syriens retrouvés morts sur des les plages de Libye. Elles étaient trop dures pour être publiées. Les corps étaient souvent nus, gorgés d'eau, parfois même décomposés. Les images atteignaient la limite à partir de laquelle les gens ne regardent plus. Face à ça, ils n'ont qu'une réaction de rejet. La photo d'Aylan était différente. Elle ne respecte même pas les critères esthétiques mais elle est remarquable sur le plan de l'information. Pour moi, c'est l'accompagnement textuel qui a déclenché cette vague de réactions. Les Anglo-Saxons, qui ont été les premiers à publier la photo, ont expliqué leur geste et posé une véritable question : cette photo suffira-t-elle à changer la position des dirigeants européens ? On ne saura jamais si Le Monde aurait publié la photo d'Aylan avant les titres anglais. Mais une fois la marche ouverte, la une sur Aylan était évidente.

Est-ce que Le Monde a l'habitude de publier des photos à fort potentiel émotionnel?

C'est l'information qui importe. Les photos d'enfants, comme celle d'Aylan, d'enfants orphelins, blessés, en larmes, sont des photos faciles. Elles sont efficaces émotionnellement. Mais je ne les diffuse pas pour être tire-larmes. Je considère qu'il faut toujours préférer l'information à l'esthétique ou l'émotion. Les photos esthétisantes, qui diluent l'information, ne me semblent pas avoir leur place dans un quotidien d'information générale. L'impact sur l'affect est trop fort pour qu'on montre ce type d'images de manière récurrente.L'actualité, de toute façon, se déplace en permanence. On ne doit pas s'arrêter à Aylan, même si des enfants continuent à s'échouer sur les plages tous les jours. 

Est-ce que les contraintes de publication pour les photos vous semblent-elles être les mêmes pour l'actualité nationale, qui se passe près de chez nous, et l'actualité internationale ?

Il faut montrer l'actualité de la même manière, qu'elle soit proche ou lointaine. C'est la réaction du public qui change. L'intérêt de l'information prime, qu'une bombe explose à Karachi (Pakistan) ou à Paris. Quand il y a quelque chose de montrable, il faut le montrer.

Qu'avez-vous à dire sur les photos publiées dans Le Monde sur les lieux des attentats de janvier?

Nous avons publié une photo du couloir de Charlie Hebdo. On y voit des traces de pas et du sang. Elle suffit à saisir la violence de ce qui s'est passé dans cet espace exigu et chahuté. Nous avions des photos très crues.  Publier des photos de corps morts n'était pas envisageable. Elles sont inutiles. Les photos des lieux prennent
déjà à la gorge. Le décor dit tout. Le cas des attentats n'est pas si différent de l'assassinat de Benazir Bhutto , l'ex-premier ministre pakistanaise, tuée dans un attentat à la bombe, qui pourtant s'est passé très loin de nous. Nous disposions de photographies atroces de corps déchiquetés par la déflagration de la bombe, et de véritables morts-vivants. Mais l'information dans ce cas, ce n'est pas cet homme qui essaie de se relever avec une jambe en moins, c'est l'ampleur de l'attentat.

Est-il vrai que les journalistes traitent un événement différemment selon qu'il se soit déroulé près ou loin de chez nous?

La loi du kilomètre existe. C'est une règle dans les médias. Montrer la souffrance d'un enfant africain est moins risqué pour un journal. Le public n'est pas forcément choqué. Une photo devient poignante quand elle invite le spectateur à s'y projeter. Le choc advient quand le lecteur se dit qu'il aurait pu y être. The Independent (journal anglais) l'a compris. Au-dessus de la photo d'Aylan Kurdi, on pouvait lire : « L'enfant de quelqu'un ».

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