Dorothée Drevon, la journaliste dépeint son métier dans un spectacle décapant

PORTRAIT - À 39 ans, la journaliste croque avec humour les travers du monde médiatique dans un one woman show au théâtre de Dix heures à Paris. Tous les jeudis, elle raconte son parcours semé de galères et de déceptions.
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Publié le 6 Décembre 2016
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Making Of
Cet article a été réalisé en novembre 2016, dans le cadre de la session TBR (techniques de base rédactionnelles) du CFJ animée par Ondine Millot. Les étudiants s'exerçaient à écrire un portrait.

Les projecteurs sont braqués sur elle, debout au centre de la scène. Elégante jeune femme svelte en pantalon slim noir, débardeur blanc et talons, elle se déplace, un peu hésitante, répète son texte à nouveau. Quelques heures avant la représentation hebdomadaire, Dorothée Drevon ajuste les derniers réglages de son spectacle avec sa coach. « Essaie de mal jouer, surjoue ! Tu veux trop bien faire. Je veux voir la Dorothée qui s'amuse », lui lance la comédienne professionnelle, assise sur un des sièges de la salle vide.

Elle a été journaliste pendant douze ans, connu vingt-et-un employeurs, en­chaîné trente-quatre CDD. Au­jourd'hui, elle a tout arrêté sans savoir s'il s'agit d'une décision provisoire ou définitive, pour se produire tous les jeudis au théâtre de Dix Heures à Paris dans un one woman show Albert Londres, les pigeons et moi. Son premier métier la passionne, la fait vibrer, mais l'a aussi profondément déçue et abimée. De ses échecs, de ses blessures, elle a fait une œuvre artisti­que. Avec humour, elle dénonce la précarité des pigistes ou la pression mise sur les rédacteurs en chef contraints de limiter les coûts. Elle imite aussi leurs sources : la catho anti mariage gay, la victime d'une maladie honteuse, ou la mère d'enfant précoce, serre-tête et lunettes roses.

Elle a grandi à Saint Lo, en Normandie, quatrième fille d'un directeur commer­cial dans une coopérative laitière et d'une documentaliste. Son frère - venu la voir sept fois sur scène - et ses sœurs l'ont toujours soutenue. Dans cette famille, catholique pratiquante de gauche, « la notion de partage et de tolérance ne sont  pas un vain mot, explique-t-elle.

L'humour est le socle familial, son père lui transmet le gène comique, un style « pince sans rire, à la fois élégant et absurde. » Adolescente, elle se pas­sionne aussi pour le cinéma, pour le sport : douze ans de natation. « Ca m'a donné l'endurance nécessaire pour mon travail. » Elle est à l'aise avec son corps, avec les garçons aussi.

L'envie de se mettre en scène l'a toujours « titillée ». Première expérience au lycée, lors d'un atelier théâtre où la peur la rend muette. Dix-sept ans plus tard, elle s'inscrit dans un cours amateur. Dans les rédactions où elle travaille aussi, elle aime s'amuser et faire rire, se lance dans des parodies d'interview en pleine séance de montage.  

En 2013, la dérision devient un exutoire vital. « Une expérience professionnelle en CDI, très dure psychologiquement, avec un manage­ment brutal, a laissé des traces, confie-t-elle. Je ne pouvais plus me projeter dans mon travail. Pour décompresser, j'ai décidé d'écrire. » D'abord quelques sketchs sur un carnet, d'un jet. Puis, très vite, les contours d'un spectacle se dessinent.

En juin 2015, elle privatise pour deux soirs un petit théâtre pour sa famille et ses amis. « Pendant une heure, j'avais l'impression d'escalader une montagne. » A la fin, standing ovation. « Ce spectacle est une forme de thérapie qui lui a permis d'évacuer certaines souffrances et de donner un sens à ses mois de galères », analyse Nathalie Vincenti, son amie monteuse et comédienne avec qui elle a réécrit les textes.

Lors de la deuxième représentation, un producteur est dans la salle. « En sortant, je lui ai demandé si elle voulait se professionna­liser », se souvient Roman Alexander, qui travaille également avec Laurent Baffie. Dorothée refuse d'abord. Puis accepte. L'aventure dure depuis presque un an.

Elle a quitté Paris pour Nantes en 2013. Elle y passe cinq jours par semaine « dans une grande maison avec jardin », s'occupe à distance de promouvoir et peaufiner son spectacle. Retourne à Paris les mercredis et jeudis pour le jouer. Le weekend, elle part à la plage, surfe, voit ses amis, fait la fête et boit des mojitos. « Je suis provinciale jusqu'au fond des tripes. Quand il fait beau, j'ai besoin d'entendre les oiseaux, sentir l'odeur de l'herbe, voir la mer. »

Son mari, directeur commercial dans une start up, la soutient dans tous ses choix. «C'était indispensable. Je ne me serais pas lancée sans lui », avoue-t-elle. Ils se sont rencontrés enfants à Noirmoutier. Sont aujourd'hui parents de trois garçons de 6, 8 et 11 ans. Elle se définit comme une mère stricte, mais qui donne des libertés, en  poussant ses enfants à profiter de la vie.

Après le succès des débuts, la fréquentation du spectacle baisse depuis septembre. L'effet de curiosité a disparu, et les salles pâtissent des attentats. L'avenir de son one woman show est incertain, la question du salaire se pose. « Je gagne 65 euros par représentation, plus les droits d'auteur en fonction de l'affluence. » Soit environ sept cents euros par mois, contre 3000 au plus haut lorsqu'elle était journaliste. « Il me reste que six mois de Pôle emploi. Ca peut me décourager

Pour l'instant, elle s'accroche. Elle a quitté un milieu précaire pour un autre. Plus jeune, elle voulait devenir diplomate. La révélation pour le journalisme arrive pendant son stage en ambassade à Rome. Au culot, elle convainc Radio Vatican de la faire travailler. La suite est un long parcours du combattant. Sans école de journalisme, beaucoup de portes se ferment. Elle a parfois « l'impression d'être une imposture, de ne pas être légitime. »

Malgré son absence totale d'expérience à la télé, elle décroche en 2006 un CDD au Magazine de la Santé, sur France 5, en trafiquant son CVElle tourne ses premiers reportages. Les rhumatismes, la maladie du larmoiement : autant de matière pour la scène. « C'est son regard qui m'a plu, souligne Roman, son producteur. Elle pourrait faire un autre spectacle sur un autre sujet, si le traitement est le même, ça me plairait. » Cet œil critique, Dorothée le développe depuis l'enfance. « Elle imitait son prof de français, raconte Marielle, sa mère, un brave type qui n'avait pas inventé la poudre. Comme ma fille était intelligente, elle le voyait et en faisait une caricature. »

Comment imagine-t-elle son avenir ? Sur scène ? Sur le terrain ? Peut-être un peu les deux. Elle confie avoir demandé à Pôle Emploi une formation pour apprendre à filmer. Son rêve : réaliser des documentaires. Et continuer de fouler la scène à côté. Elle sourit. « Si ce spectacle explosait, oui, je ne ferai que ça. »

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