Bruno Lasserre, pédagogue de la concurrence

 

Après avoir dirigé pendant 12 ans l’Autorité de la concurrence, ce haut fonctionnaire, fier du travail réalisé durant ses deux mandats et demi, est retourné au Conseil d’État où il avait commencé sa carrière.

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Publié le 1 Décembre 2016
Auteur
Nicolas Berrod
Nicolas Berrod Promotion 71
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Ce portrait a été réalisé par Nicolas Berrod dans le cadre de la session de techniques de base rédactionnelles.

N’allez pas dire à Bruno Lasserre qu’il va désormais s’ennuyer au Conseil d’État. « Demain, j’ai une audience qui finit à 22h ! » assure en ce lundi de novembre celui qui dirige désormais la section de l’Intérieur de l’institution située place du Palais Royal, en plein cœur de Paris. Ce haut fonctionnaire de 62 ans vient de quitter l’Autorité de la concurrence, qu’il présidait depuis 2004.

 

Sous sa direction, l’Autorité, qui veille à faire respecter une concurrence suffisante dans tous les secteurs économiques, a rendu de nombreux avis et ordonné plusieurs sanctions à différences entreprises. L’amende de 350 millions d’euros, infligée en décembre 2015 à l’opérateur Orange pour avoir mis en œuvre plusieurs pratiques anticoncurrentielles, représente un montant record et historique.

 

« Chirac m’avait reçu pour s’excuser »

Le secteur des télécoms, Bruno Lasserre le connaît d’ailleurs bien pour y avoir longtemps travaillé et confie aujourd’hui s’y sentir « à l’aise ». « Matheux » comme il se définit durant sa scolarité, il rejoint en 1978 le Conseil d’État à sa sortie de l’ENA, puis intègre huit ans plus tard le ministère des Postes et des Télécommunications. Lui-même se définit comme « le premier régulateur » et « l’architecte du renouvellement du secteur » des télécoms, en plein bouleversements (ouverture à la concurrence, privatisation de France Télécom, etc).  Cependant, dans ce domaine, « au début je n’y connaissais rien, j’ai même failli abandonner au bout d’un mois ! Mais je me suis accroché, j’ai travaillé et j’ai pris le risque de quitter un certain confort », reconnaît-il.  « Il est très courageux et se fixe toujours comme objectif de remplir sa mission », assure en écho Jean-Louis, un de ses plus proches amis depuis près de vingt ans.

 

Bruno Lasserre estime que la présidence de l’Autorité de régulation des télécoms (ARCEP, ex-ART) lui a injustement échappé en 1997, en dépit des promesses que le gouvernement lui aurait faites. « Chirac m’avait reçu pour s’excuser et m’avait proposé la présidence d’Intelsat [un consortium international de satellites basé à Washington]. J’ai  été reçu à la Maison Blanche mais après la dissolution de 1997, le nouveau gouvernement ne se sentait pas lié par les promesses tenues », raconte-t-il, sans faire preuve de trop d’amertume. « Il ne faut jamais regretter, j’ai eu beaucoup de chance dans mes fonctions suivantes et tout cela est vieux », évacue-t-il. Son ami Jean-Louis indique que « Bruno ne parle presque jamais de son travail avec ses amis, mais ce qui est sûr c’est qu’il très ambitieux ».

 

Pouvoirs élargis pour l’Autorité

En 2004, Bruno Lasserre devient président du Conseil de la concurrence, dont il était membre depuis 1998, sur proposition du ministre de l’Économie de l’époque, Nicolas Sarkozy. Ce Conseil sera renommé « Autorité de la concurrence » en 2009. A travers ce changement de nom, « on a changé de stature et obtenu plus de pouvoir de décision, notamment sur les dossiers de fusion-acquisition », se félicite-t-il. « Jusqu’alors, les entreprises préféraient négocier directement avec le ministère de l’Économie, de peur que l’Autorité, jugée plus indépendante, ne leur inflige de sanctions ». « Bruno a su redonner une nouvelle vie à l’Autorité à travers l’attribution de ces nouveaux pouvoirs, c’est une très bonne chose », se réjouit un de ses désormais anciens collègues.

 

Avec Bruno Lasserre à sa tête, l’Autorité de la concurrence a infligé de nombreuses sanctions, notamment pour entente sur les prix ou abus de position dominante. « Nous avons été condamnés très fermement mais certaines charges étaient qualifiables », reconnaît aujourd’hui Pierre Louette, le directeur exécutif d’Orange, dont l’entreprise a été sanctionnée en décembre 2015 à hauteur de 350 millions d’euros. Ce haut dirigeant salue le fait de pouvoir « échanger les yeux dans les yeux et en confiance » avec Bruno Lasserre. « Il est très ouvert et écoute toujours les autres », renchérit Marie-Andrée, une de ses proches amies.

 

« Il inspire le respect »

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’ancien Président de l’Autorité de la concurrence a en effet gardé une bonne image dans bon nombre d’entreprises que l’institution a pourtant sanctionnées. « Nous avons eu des relations très actives, c’est quelqu’un avec qui on peut vraiment négocier et définir une façon de procéder », poursuit Pierre Louette. Le directeur exécutif d’Orange a souvent négocié directement avec Bruno Lasserre qui « inspire clairement le respect, voire un peu de crainte ». Depuis son arrivée chez l’opérateur en 2010, il estime « avoir construit avec M. Lasserre une relation de confiance basée sur des liens forts, même s’il n’hésite pas à se servir des médias pour aboutir à ses fins ». « Il est un peu manœuvrier mais pas du tout tordu. C’est un humaniste qui ne trahira jamais son interlocuteur », précise son ami Jean-Louis.

 

Ce haut fonctionnaire est également réputé pour son énergie et sa capacité de travail. « Même après 12 heures d’avion, il est toujours frais comme un gardon ! », s’amuse une ancienne collaboratrice, qui reconnaît également l’utilisation assez intense de la communication par son ancien président. A l’Autorité de la concurrence, les journées de travail qui pouvaient se terminer tard le soir n’ont pas découragé Bruno Lasserre. « Il aime l’adrénaline et ne se repose jamais tant qu’il n’a pas terminé ce qu’il comptait faire », explique son ancien collègue déjà cité.

 

Facétieux et blagueur

A en croire plusieurs de ses proches, une facette peu connue de Bruno Lasserre est son côté blagueur dans la vie courante. « Il a un peu une double facette entre sa vie privée et sa vie professionnelle, avec ses amis il est très plaisantin », assure Marie-Andrée, qui se remémore en rigolant cette anecdote (parmi beaucoup d’autres) : « Je faisais des courses avec lui et il rajoutait sans me le dire des flans dans mon panier, c’est un facétieux ! ». Jean-Louis assure de son côté que Bruno Lasserre est « doté d’un grand sens de l’humour. Par ailleurs, en voyages, il déteste l’organisation et aime l’imprévu, tout le contraire de son attitude au travail ».

 

En 2014, au bout de deux mandats, faute d’avoir sous la main un successeur « incontestable » et suffisamment préparé, Bruno Lasserre avait accepté de rempiler pour un troisième mandat tout en précisant qu’il n’irait pas à son terme, « ce que le gouvernement avait parfaitement compris et accepté ». Parmi « l’abondance de choix » de candidats qui étaient prêts à lui succéder en cette année 2016, c’est finalement Isabelle de Silva, 46 ans et membre de l’Autorité depuis 2012, qui lui a succédé. Au Conseil d’État, Bruno Lasserre est retourné à un travail « beaucoup plus austère » et « davantage dans l’ombre », après avoir passé plus de douze ans en pleine lumière.

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