« La banlieue, ce n'est ni Mad Max ni la bande de Gaza »

Pour tenter de déconstruire les préjugés sur les jeunes des banlieues, le politologue Thomas Guénolé publie  Les jeunes des banlieues mangent-ils les enfants ?, aux éditions du Bord de l'eau, en librairies depuis le 22 septembre.
A propos de ce projet
Publié le 9 Octobre 2015
Mots clés : banlieue
Auteur
Marine Gibert
Marine Gibert Promotion 70
Making Of

Marine Gibert est étudiante au CFJ en 1ère année. Elle a réalisé cette interview dans le cadre de sa première session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette.

Edité Adèle Bossard.


Vous venez de publier Les jeunes des banlieues mangent-ils les enfants ?. Qu'est-ce qui vous a conduit à écrire ce livre et pourquoi ne l'avez-vous pas écrit plus tôt ?

À l'été 2014, j'ai été confronté à une accumulation de haine et de peur envers les jeunes des banlieues qui manifestaient pour défendre la cause palestinienne. J'ai éprouvé une nausée profonde. Convaincu que la déconstruction des clichés était quelque chose de fondamental, j'avais publié une tribune dans Libération. Les éditions du Bord de l'eau m'ont proposé d'en faire un livre, et j'ai dit oui. J'ai vite compris qu'il faudrait aller plus loin, aller chercher la réalité sur le terrain. C'est pour cela que j'ai construit mon livre en trois parties : la déconstruction des clichés, puis l'explication de la peur et de la haine partagées par beaucoup de Français, et enfin les thèmes prioritaires qui rendent les conditions de vie dans les banlieues très difficiles, et qu'on ne souligne pas assez.

Aviez-vous vous-même des préjugés avant d'écrire ce livre ?

Bien sûr. Je croyais par exemple qu'en entamant ce travail, j'allais prendre un vrai risque physique. En me rendant dans les quartiers les plus pauvres de Clichy-sous-Bois et de Stains, j'avais peur de la violence et de l'insécurité. En fait, j'avais tort. Évidemment qu'il y a des problèmes de taille, mais ce n'est pas Mad Max ou la bande de Gaza !

Je tenais à montrer que les jeunes qui sont des criminels, des délinquants, ou qui appartiennent à une bande, ceux que j'appelle les "enfermés dehors", ne représentent que 2 % de la jeunesse dans les banlieue. Quatre-vingt-dix-huit pour cent d'entre eux sont des jeunes comme les autres.

Vous avez créé le néologisme « balianophobie ». Comment le définissez-vous ?

C'est un terme qui désigne la peur et la haine envers le "jeune de banlieue". Le discours balianophobe est véhiculé par certains médias qui caricaturent ces jeunes en dealers de shit, en violeurs ou en musulmans radicaux - parfois les trois en même temps ! - et c'est un discours repris aussi par un nombre croissant d'intellectuels. Mon livre est la réponse, après enquête, que je leur fais.

Vous dédiez un chapitre entier de votre livre à Alain Finkielkraut, que vous désignez comme la tête de file des « balianophobes »...

Élisabeth Levy ou Éric Zemmour sont aussi des balianophobes, mais selon moi Alain Finkielkraut est leur père nourricier. Il est le plus dangereux d'entre eux car il est le plus brillant, le plus habile dans sa rhétorique, et le plus respecté des médias.

Vous dites que ce livre est aussi destiné aux jeunes des banlieues. Savez-vous s'ils l'ont lu ?

Certains, oui. Je reçois des messages, sur les réseaux sociaux, de jeunes qui habitent les banlieues et qui me remercient. Cela me rassure sur le travail de terrain que j'ai effectué. Le but était aussi de leur donner une boîte à outils statistiques pour se défendre contre les discours accusateurs.

Lors de votre passage dans l'émission "On n'est pas couché" du 3 octobre dernier, on vous a beaucoup reproché de décrire une "désislamisation" des jeunes de banlieue, sans évoquer l'attraction croissante qu'exerce le djihad sur certains d'entre eux. Était-ce un choix délibéré ? Avez-vous des regrets ?

Non je n'ai aucun regret. Je maintiens ce que j'ai écrit dans le livre. Je trouve d'ailleurs fascinante l'obsession que nourrissent les gens pour l'islam des banlieues. Tous les médias m'ont interrogé sur le sujet, pourtant, ça n'est qu'un chapitre de mon livre. Cela confirme l'ampleur du fantasme. Ma thèse est simple : la croyance et la pratique des jeunes musulmans en France est en très forte baisse par rapport à la génération de leurs parents. Bien entendu, ça n'exclut pas la radicalisation d'une minorité. Les deux phénomènes ne sont pas incompatibles.

Pourquoi avoir choisi Emmanuel Todd pour la préface ?

Je lui ai demandé d'écrire la préface car il a été l'un des premiers intellectuels français à défendre les jeunes de banlieue en 2005, dans une tribune du Monde. Il a été le premier à dire : « Ce ne sont pas des émeutes, ce sont des révoltes. »

Vous faites plusieurs constats sur les conditions de vie dans les banlieues : ségrégation scolaire, discrimination à l'embauche, difficile accès aux transports. Vous lancez un appel aux décideurs politiques ?

Oui ! Le problème est de dépasser le paravent ethnico-religieux pour traiter de façon objective les problèmes dans les banlieues. Certains parmi eux ne sont pas partisans de l'apartheid social et ont la volonté d'agir.

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