Entre Chevènement et le MRC, les dessous d'un divorce

L'ancien ministre de l'éducation a quitté le Mouvement républicain et citoyen qu'il avait fondé, lors du septième congrès du parti.
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Publié le 16 Juin 2015
Auteur
Etienne Girard
Etienne Girard Promotion 69
Making Of
Etienne Girard, étudiant de la 69e promotion, a réalisé ce travail dans le cadre d'un projet personnel. Édité par Jimmy Darras durant la mineure Newsroom.
Entre Chevènement et le MRC, les dessous d'un divorce

« Sans Jean-Pierre Chevènement, nous ne renonçons pas au chevènementisme ! » L'assertion a le mérite d'être audacieuse. À la tribune de la petite salle des Salons de l'Aveyron à Paris, ce dimanche 14 juin, Jean-Luc Laurent s'agite. Triomphalement réélu à la présidence du Mouvement républicain et citoyen (MRC), le député-maire du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne) tente de donner du souffle à son discours de clôture. Malgré la victoire de façade, on devine derrière son visage rougi un certain désarroi. Le plus meurtrier des sept congrès que ce petit parti de gauche souverainiste a connu depuis sa création, en 2003, est passé par là.

Le jeu de massacre a commencé la veille au matin, à l'ouverture du congrès. Claude Nicolet, conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais, s'avance devant les militants pour lire une lettre signée Jean-Pierre Chevènement. "Je cesse, à compter de ce jour, de me considérer comme adhérent du MRC", déclame l'élu au nom de son mentor, qui n'a pas souhaité se déplacer pour annoncer la nouvelle. Il est 9 heures 30, stupeur dans la salle. "On savait qu'il allait faire lire une lettre mais pas qu'il acterait de cette façon son départ", confie un secrétaire national, amer.

Un chiffon rouge nommé Dupont-Aignan

Les résultats des trois motions en concurrence sont tombés quelques minutes plus tôt. Celle portée par les proches du "Che", Claude Nicolet ou la députée de l'Aisne Marie-Françoise Bechtel, prônant un dialogue entre républicains souverainistes de tous bords, a obtenu seulement 16 % des votes. Le choc est rude. D'autant que la motion défendue par Jean-Luc Laurent et ses proches, tenants d'une stratégie d'alliances classiques à gauche, a fait 63 %. Un troisième texte, porté par les membres les plus à gauche du parti, dont le premier signataire est Hugo Prod'homme, 22 ans, devance même la motion Nicolet-Bechtel avec 21% des voix.

Jean-Luc Laurent s'empresse de dégainer un communiqué: "Le MRC ne veut pas du dialogue préférentiel avec Nicolas Dupont-Aignan, que proposait Jean-Pierre Chevènement", envoie-t-il à l'AFP. Le message fait le tour des médias. L'ancien ministre ne s'est pourtant prononcé pour aucune des trois motions en compétition. "S'il avait signé un texte, celui-ci aurait fait 98 % des votes, comme d'habitude", estime un militant.

Seulement 400 votants

L'ancien ministre a pourtant précisément souhaité déposer une motion, mais après la date butoir fixée par les statuts du parti. Profitant de cette nonchalance, Jean-Luc Laurent a fermement refusé. Il est vrai que le texte reprenait certains thèmes de la motion Nicolet-Bechtel, notamment la mise en place d'un grand dialogue souverainiste, au-dessus de la droite et de la gauche. Impensable pour Laurent, qui tient à l'ancrage social du mouvement. "Sans oublier l'importance du soutien du PS pour sa survie politique, dans sa circonscription du Val-de-Marne", précise un bon connaisseur des arcanes du parti.

Le nombre de votants est du reste passé sous silence : seulement 400, alors que les chiffres officiels évoquent 4 000 adhérents en 2014. Microscopique pour un mouvement qui compte une grosse cinquantaine d'élus dans ses rangs. C'est peut-être aussi le signe que le rôle de "boussole républicaine" du PS tout comme le refus de se présenter aux élections n'attirent plus.

Belfort en toile de fond

Entre les 200 militants qui ont fait le déplacement à Paris, les débats se poursuivent dans une ambiance électrique. On s'écharpe dans les couloirs, le nom de Nicolas Dupont-Aignan est hué plusieurs fois. "L'absence de Jean-Pierre Chevènement montre bien avec quel mépris il considère ces gens qui se sont engagés pour lui", s'emporte un jeune militant. Beaucoup voient dans la démission du "Lion de Belfort" le signe qu'il va bientôt rejoindre le président du parti souverainiste de droite Debout la France.

La garde rapprochée du "Che" dément. "Jean-Pierre Chevènement part car il ne supporte plus la servilité de Jean-Luc Laurent à l'égard du PS", estime un signataire de la motion Nicolet-Bechtel. Un secrétaire national propose une autre lecture : "Chevènement n'a pas accepté de perdre la mainmise sur Belfort, dont il a été maire pendant 20 ans, au profit de l'écurie Laurent".

Bastien Faudot, ancien directeur de cabinet de Jean-Luc Laurent au Kremlin-Bicêtre, est en effet devenu depuis 2014 le héraut du MRC local, au grand dam de l'ex-ministre, qui aurait préféré pousser un proche. En 2015, le prometteur Faudot est même devenu à 37 ans le président du groupe d'opposition au Conseil départemental du Territoire-de-Belfort . Ce qui aurait attisé la rivalité entre un Jean-Pierre Chevènement vexé et son ex-homme de confiance Jean-Luc Laurent, qu'il a installé à la présidence du MRC en 2010.

"Un PRG souverainiste"

Après une nuit passée par certains cadres à tenter de rapprocher les positions, en vain, la guérilla reprend dimanche 14 juin. "C'est une mystification, Jean-Luc Laurent s'évertue à relayer de fausses informations", brocarde à la tribune Marie-Françoise Bechtel, qui réfute l'allégeance supposée de Jean-Pierre Chevènement à Nicolas Dupont-Aignan. "La motion Laurent est pilotée à distance par Jean-Christophe Cambadélis", riposte la parlementaire. Rumeurs dans la salle. "Vous ne m'entendrez plus après, permettez que je m'exprime une dernière fois !", tonne-t-elle. Silence. "Avec vous, le MRC est voué à devenir un satellite du Parti socialiste, un PRG (Parti radical de gauche) souverainiste. [..] Nous pensons que l'intérêt national commande aujourd'hui de débattre avec tout le monde". Et donc avec Nicolas Dupont-Aignan. Applaudissements clairsemés.

Avec Arnaud Montebourg en 2017 ?

Le vote pour la présidence du parti ne comporte aucune surprise : Jean-Luc Laurent obtient 80 % des voix (soit 138 bulletins), contre 19 % pour Claude Nicolet. L'ovation qui s'ensuit est sans ferveur. Dans son discours de clôture, le nouveau taulier se veut bravache : "Le MRC aura un candidat à l'élection présidentielle de 2017", clame-t-il, laissant échapper le nom d'Arnaud Montebourg. Comme une bouée de sauvetage. En aparté, plusieurs responsables évoquent plutôt la candidature de Bastien Faudot, d'ici à début 2016. Venue assister au congrès au nom du Parti socialiste, la députée de Paris Sandrine Mazetier se veut bienveillante: "Je souhaite que le MRC survive, même sans Jean-Pierre Chevènement, car la gauche a besoin d'une aile souverainiste", glisse-t-elle. Reste à connaître la place que voudra accorder le PS à ce MRC amputé de sa figure tutélaire et charismatique. "On n'aura sans doute pas neuf circonscriptions aux élections législatives, comme en 2012", reconnaît un secrétaire national.

 

Chevènement entre le Parti socialiste et Debout la France

De son côté, Jean-Pierre Chevènement affirme dans Le Parisien vouloir relancer son club politique "République moderne", lancé en 1983 et mis en sommeil depuis plusieurs années. La structure aura pour but de permettre le "dialogue de Mélenchon à Dupont-Aignan" réclamé par le "Che". Ses instances ont été renouvelées lundi 15 juin. On y retrouve à la vice-présidence ses deux plus proches lieutenants, Marie-Françoise Bechtel et l'ex-député et sénateur de Paris Jean-Yves Autexier, ainsi que le député du Nord, Christian Hutin, vice-président du MRC et de "République moderne". Selon nos informations, ce nouveau parti pourrait s'associer au PS pour les régionales de 2015 dans la grande région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, prenant le contre-pied des accusations de glissement à droite.

Un proche de Jean-Pierre Chevènement voit pourtant bien l'ancien ministre aux côtés du député-maire de Yerres (Essonne), avec qui il s'entretient à intervalles réguliers, en 2017: "Je pense qu'il voudra refaire avec Dupont-Aignan ce qu'il a fait avec Royal en 2007: chapeauter l'organisation et avoir la mainmise sur le programme, les discours. Afin de faire entendre sa voix une dernière fois". Une voix au-dessus des clivages, au risque pour la gauche souverainiste de n'être plus nulle part.

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