Tunisiens de Paris : la double peine

Tout juste remis des attaques de Paris, les Tunisiens du quartier de Belleville réagissent avec émotion au lendemain des attentats qui ont touché Tunis.
A propos de ce projet
Auteur
Nicolas Traino
Nicolas Traino Promotion 70
Making Of
Ce reportage a été réalisé dans le cadre de la session "Techniques de bases rédactionnelles" en première année, sous la direction de Pierre Ballester.

L’odeur du thé fumant emplit la pièce derrière son passage. Adel sillonne les tables, plateau à la main, pour servir les joueurs de dominos. Il est animateur du café social Farabi, écrasé au rez-de-chaussée d’un immeuble en haut du boulevard de la Villette. Hier, après l’attentat de Tunis, il a tout de suite appelé sa famille, laissée là-bas il y a trois ans. « Je m’inquiète pour eux, et vice-versa : eux aussi, ils s’inquiètent pour moi, déplore l’exilé. On s’inquiète aussi pour mon frère qui habite en Belgique. Notre inquiétude n’a plus de nationalité, ni de frontières ». Sa barbe grisonnante trahit ses cinquante-et-un ans. Il s’est réfugié en France avant la révolution, il y a cinq ans, pour fuir le régime de Ben Ali. Ici, au café social, il s’occupe de la communauté maghrébine du quartier, traduit un document en français, donne un coup de main pour les papiers, organise des sorties pour les retraités.

Entre le brouhaha ambiant et la télévision branchée sur les informations tunisiennes – le festival international de cinéma de Carthage est maintenu –, Khrobi peine à faire entendre sa voix calme. « J’ai mal au coeur, articule le jeune homme dans un français hésitant. Ce n’est pas la première fois que ça arrive, mais ça fait toujours aussi mal ». La Tunisie se remet à peine de la décapitation d’un adolescent dans le centre du pays, le 13 novembre. L’explosion de Tunis est, depuis le début de l’année, le quatrième attentat revendiqué par Daesh sur le sol tunisien. Khrobi n’y est pas retourné depuis son exil, à ses vingt ans. Il a peur, lui qui a grandi près de la frontière libyenne, où prospèrent les groupes jihadistes affiliés à Daesh. « Là-bas, c’est l’école du terrorisme, je ne veux pas y retourner ».

Coupés en deux

Les hommes assis devant la télévision sont partagés. Mohamed se résigne, il ne veut pas s’alarmer pour sa famille restée au pays : « malheureusement, on a pris l’habitude des attaques en Tunisie, ça ne va pas s’arrêter ». Il craint toutefois que les fermetures des restaurants et des boutiques imposées par l’état d’urgence aggravent l’économie de la Tunisie, déjà fragilisée par l’effondrement du tourisme.

Plus bas sur le boulevard, cachée derrière des pyramides de pâtisseries, Salima*, elle, n’arrive pas à s’éclaircir les idées. Il n’y a que le carillon de la porte qui lui fait lever les yeux de son téléphone. La patronne de la boulangerie familiale fait défiler inlassablement les actualités sur son écran. Elle s’inquiète pour sa mère restée en Tunisie. « Je ne peux même plus lui dire de venir en France pour se mettre en sécurité », s’attriste la mère de famille. Ses sourires ponctuent ses silences. Elle montre une vidéo de Daesh postée il y a plusieurs jours et s’énerve : « je ne comprends pas pourquoi personne ne prend leurs menaces au sérieux ». L’homme à l’image annonçait déjà que la Tunisie allait être frappée.

* Le prénom a été modifié.

Tous les projets