« Je suis un clown qui informe » : Ali, vendeur de journaux à la criée

Ali Akbar annonce des fausses nouvelles, réécrit l’actualité, parodie les Une de journaux depuis 43 ans. Il vient des bidonvilles du Pakistan, il traîne maintenant dans les cafés chics de Saint-Germain-des-Prés, à Paris. Esprit facétieux, célébrité dans son quartier, Ali Akbar est le seul et dernier vendeur de journaux à la criée de Paris.
A propos de ce projet
Publié le 17 Décembre 2015
Auteur
Stanislas Deve
Stanislas Deve Promotion 70
Making Of
Ce portrait a été réalisé dans le cadre de la session Techniques de base rédactionnelles en 1ère année du CFJ, en décembre 2015.

« Ça y est, ça y est. Ils ont fait sauter Bamako. Edition spéciale ! » Ali Akbar, 63 ans, n’a pas peur des mots. Il aime exagérer les faits, tordre l’actualité pour mieux la caricaturer. « Ce n’est pas mon meilleur titre, celui-là », concède-t-il en rigolant. Cet après-midi, vendredi 20 novembre, une prise d’otages, revendiquée par le groupe jihadiste Al-Mourabitoune, a lieu dans l’hôtel Radisson Blu de Bamako, au Mali. Ce n’est pas la joie, donc, mais Ali fait sourire les passants, avec ses yeux rieurs en amande, cachés derrière des petites lunettes rondes. Les cheveux plus sel que poivre, coiffés d’une casquette type militaire, il marche à petits pas timides mais rapides. Fidèle à lui-même et à ses habitués, le crieur de rue sillonne le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris et scande des « Ça y est, ça y est ! Le Monde, Le Monde ! », journal dans une main et pile d’exemplaires dans l’autre. Il entre dans les cafés, boulangeries et magasins de luxe comme s’il y habitait. Il salue tous les serveurs et commerçants du coin. Il sert des mains et fait des bises. Ali Akbar est ici chez lui.

 

De « slumdog » du Pakistan à star de Saint-Germain-des-Prés

 

Héritier d’une profession perdue, Ali Akbar est vendeur de journaux à la criée depuis 43 ans. Né en 1953 à Rawalpindi, près d’Islamabad au Pakistan, il travaille dès l’âge de cinq ans, d’abord dans des petits commerces puis comme mousse dans la marine. Il quitte son pays et sa famille à l’âge de 17 ans, un journal intime et une bonne dose d’humour pour seuls bagages. Sans papiers quand il arrive à Paris, en 1972, Ali dort dans des maisons abandonnées ou sous le pont Saint-Michel. Il travaille parfois comme homme de ménage. Il apprend le français en autodidacte grâce au livre Teach Yourself French, et aussi parce qu’il a le cran de parler aux inconnus. Un jour de 1975, à Saint-Michel, il croise un étudiant qui vend Charlie Hebdo, dont la couverture représente des femmes nues. Ali est choqué mais intrigué : « Pour moi, c’était de la pornographie. Au Pakistan, on aurait tué le jeune pour ça ». L’étudiant lui présente le Professeur Choron, alias Georges Bernier, cofondateur de Charlie Hebdo. Entre eux, ça accroche bien. Le Professeur propose alors au jeune Ali de vendre ses journaux. Ainsi commence la carrière de monsieur Akbar.

 

Aujourd’hui, Ali n’est plus l’immigrant pakistanais d’hier. A Saint-Germain-des-Prés, il fait partie des murs. Tout le monde le connaît et il connaît tout le monde. Le vendeur à la criée adore son métier, synonyme d’indépendance. « Dans ce travail, j’ai une certaine liberté. Je suis mon propre patron, je commence et j’arrête quand je veux », assure-t-il avec un léger accent asiatique. Six jours sur sept, il achète au dépôt une bonne cinquantaine de Monde et de Charlie Hebdo, les vend à Saint-Germain au prix des kiosques et se fait une marge de 60 centimes sur chaque exemplaire vendu. Il gagne « à peu près le Smic », de quoi envoyer un pécule à sa famille au Pakistan : « Je suis l’aîné. Je devais être celui qui réussit et qui met sa famille à l’abri ». C’est chose faite : au Pakistan, sa mère vivait dans un bidonville, elle habite désormais une villa, domestiques inclus, dans un quartier résidentiel surveillé. « Quand je retourne au Pakistan, je suis comme un général. Ici je vends des journaux, mais là-bas je suis une star », s’exclame le crieur de rue. En France, il habite un modeste appartement à Antony, en banlieue parisienne. Son épouse, une Indienne naturalisée Française, femme au foyer, lui a donné cinq enfants – l’aîné est ingénieur à La Défense, le cadet encore étudiant. Sa vie, Ali l’a racontée dans deux autobiographies.

 

« Je suis le seul vendeur de journaux à la criée de Paris, alors j’ai une responsabilité. »

 

Rue après rue, Ali enchaîne les calembours et les phrases choc : « Fuite des cerveaux : Johnny Hallyday quitte la France », « Le Pape se marie », « DSK arrêté au Maroc avec une chèvre » ou encore, « Monica Lewinski is pregnant with Obama » pour les touristes. Chaque titre commence invariablement par « Ça y est ! », et termine par « Édition spéciale ». Les riverains lui sourient poliment ou rigolent franchement, les commerçants lui demandent des nouvelles de sa famille, les garçons de café lui tapent dans le dos. Ali est le bienvenu partout.  Pendant ses tournées, il a souvent discuté avec des ténors de la politique comme Laurent Fabius ou Jean-Louis Debré. Il a déjà bu un verre avec Sophie Marceau ou chevauché le scooter d’Edouard Baer. Aujourd’hui, en guise de célébrité, il croise le cinéaste Pascal Thomas, gros bonhomme à barbe blanche. La discussion est furtive, complice sans être amicale, à base de « Ça va ? », « Donne-moi un Charlie », « Je te dois combien ? », « Allez, bonne soirée ». Scène routinière du quotidien.

 

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Portrait d'Ali à l'angle de la rue du Four et de la rue des Canettes à Paris / ©Stanislas Deve

 

À l’angle de la rue du Four et rue des Canettes, Ali s’arrête devant son portrait géant, peint en 2011 par l’artiste René Almanza dans le cadre d’un projet avec la mairie du sixième. Il fait mine de prendre la pose, tout fier de voir son visage en façade. Ali parle avec les mains et sans langue de bois : « Même s’il pleut des bombes, je continuerais à travailler et à vivre normalement. Je suis le seul vendeur de journaux à la criée de Paris, alors j’ai une responsabilité. Je me fais vieux mais je suis toujours en forme, hein ! ». Quel que soit la météo, Ali vend ses journaux. Rares sont les exceptions. Mais le 8 janvier 2015, lendemain de l’attaque au siège de Charlie Hebdo, Ali n’a pas vendu de journaux, il a pleuré. Cabu et Wolinski étaient ses amis. Le 10 janvier, pourtant, il était de retour sur les pavés parisiens. 

 

L’humour comme parade aux mauvaises nouvelles

 

Le samedi 14 novembre, lendemain des attentats terroristes à Paris, Ali scandait : « Ca y est, ça y est. Marine Le Pen a eu peur, elle s’est convertie à l’islam. Edition spéciale ! » en guise de faux titre du Monde. Une annonce ni trop provocatrice, ni trop creuse. Juste ce qu’il faut pour « interpeller sans heurter la sensibilité ». Car vendre à la criée ne s’improvise pas, c’est un savoir-faire, un métier. Un des plus vieux métiers du monde, d’ailleurs. « Antique », comme dit Ali. À ses débuts, l’homme s’est pris quelques vestes de la part des riverains. Aujourd’hui, il sait attiser la curiosité et harponner les consciences : « Les gens veulent rire, alors je leur donne de quoi rire. Je caricature les titres de l’actualité. L’inspiration me vient comme ça », se félicite-t-il en claquant des doigts. « On peut dire que je suis un clown qui informe ». Ali Akbar ne connaît pas Internet, il demande à ses enfants comment envoyer un email. Aux SMS il répond par un appel. Il a vaguement entendu parler du Gorafi. Pourtant, Ali a toujours aimé les journaux car ils racontent la réalité : « Je n’aime pas le roman, j’aime lire des biographies, des vraies histoires vraies. Je préfère ce qui est terre-à-terre, pragmatique, ce qui est réel. Et les journaux parlent de réalités ».

 

Personnification même de la citation de Boris Vian, « L’humour est la politesse du désespoir », Ali se veut « réaliste mais aussi optimiste, sinon on n’avance pas ». Il essaie de « faire chaque jour des bonnes actions », comme donner un sou ou porter les courses d’une vieille dame. « Les journaux, ce ne sont que des mauvaises nouvelles », tranche-t-il en connaissance de cause. Alors, comme beaucoup, Ali se réfugie dans l’humour pour échapper au fatalisme : « Il faut rire dans le malheur, c’est tout ce qui nous reste, c’est ce qu’il y a de mieux à faire ». Une chose est sûre : quand le vendeur à la criée abandonnera ses journaux, les nouvelles n’auront plus la même saveur à Saint-Germain-des-Prés.

 

 

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