Fethi Bellegueule

Arrivé en France à l'âge de 17 ans, Fethi a multiplié les petits boulots, avant de trier le courrier. Des années de galères que le Tunisien a traversées dans la dignité, et face à l'adversité.

 

A propos de ce projet
Publié le 20 Novembre 2014
Mots clés : immigration
Auteur
Raphaël Bloch
Raphaël Bloch Promotion 69
Making Of
Article réalisé pour la session de Techniques de bas rédactionnelles (TBR), sous la direction de Safia Allag-Moris, en novembre 2014.

« Vingt ans de ma vie viennent de s'envoler. » Dans le parc de la Villette, Fethi fume cigarette sur cigarette, absorbe les mégots, ajuste son veston gris. Se recoiffe avec son peigne. « J'ai toujours fait des jaloux. Mon style, mon ambition... Je le sais depuis l'enfance », glisse-t-il de sa voix cendrée. Victime de sa belle gueule.

« Je le sentais, des collègues me prévenaient. Une petite bande voulait ma tête. » Fethi s'est fait licencier en mars 2014. Pour faute grave, le minimum en poche. Vingt ans à La Poste. Des années à trier le courrier parisien. A 53 ans, il vit aujourd'hui dans un foyer, « une situation ingérable ». Divorcé, loin de ses trois enfants. Au 4ème étage d'un immeuble froid de Nanterre.

Des envieux, Fethi en a fait. Comme un besoin de provoquer, pour se rassurer. « Gamin, j'étais déjà le chouchou de ma mère », raconte-t-il, les yeux rieurs. Une souffrance pour son grand frère. Petit brun, blagueur, Fethi séduisait et captait l'attention de ses copains de classe. « Fethi, c'était le beau gosse de la bande, s'amuse Farradj, un ami d'enfance, habitant du 19ème arrondissement à Paris. Il n'avait pas un sou en poche mais il voulait être le plus beau de Tunis. Toujours une petite chemise sur le dos. »

Fethi a le goût de la « sape », une obsession. Toujours tiré à quatre épingles, comme les traits de son visage, il chine sur les marchés de l'Est parisien, vestes, cravates et chaussures élégantes. Ses péchés mignons : un petit peigne et les costumes noirs. « Ça fait serveur. Ça me rappelle mon père, mes espoirs de jeunesse. »

L'homme est élégant, soigne sa tenue. Il sent le parfum, une eau de cologne entêtante, aussi prenante que ses rêves de succès. « Je suis un sapeur, un Congolais des années 1970. Bien me saper, ça a toujours été pour moi une manière de me montrer, d'exister. » Un acte militant, l'affirmation d'une aspiration sociale. « On est en Europe, c'est important ! »

«  Le Alain Delon de la Tunisie  »

Une élégance qui détonait dans son bureau de poste. « Ça dérangeait des collègues. Je ne rentrais pas dans la case de l'arabe pauvre, qui rase les murs et s'habille comme un clodo. Je devenais bleu, noir, rouge, à cause de ce que j'entendais. » Des remarques de certains collègues. Moqueries et jalousies, de 5 heures à midi.

« Un des facteurs était fan d'un type : petit, une tête de rongeur, proche de Jean-Marie Le Pen - Mégret ? - Voilà, Mégret ! [Rires] Il faisait toujours des remarques sur les Arabes, sur ma tenue en dehors du service : "C'est Mardi gras ?" Un jour, j'ai craqué, on s'est empoigné... » Une insolence qui le laisse avec moins de 1 000 euros de chômage mensuel. Et beaucoup de désillusions.

« Fethi, c'est un mec trop intelligent et malin pour le poste qu'il occupait, soupire un ancien collègue de La Poste Magenta. Il exaspérait en interne. » « C'est sûr, il était agaçant, un peu arrogant sur les bords : "le Alain Delon de la Tunisie", rigole la représentante Sud PTT. Ils ont voulu se débarrasser d'un type qui travaillait bien mais qui ne renvoyait pas l'image d'un ouvrier. »

Bosser à La Poste, c'était son rêve. Une ambition nourrie très jeune, dans les faubourgs pauvres de Tunis. « J'ai grandi avec cette image de l'aéropostale, la tenue, presque un uniforme... comme à l'armée ! Ca forçait le respect. » Le courrier comme un appel au voyage. La possibilité de se projeter vers l'extérieur, vers un avenir meilleur.

« J'aimais bien la Tunisie mais il n'y avait rien. J'ai très vite senti que je devais partir. » Fethi n'a pas fait d'études. « Je suis niveau bac à sable. » Un sourire qui remonte jusqu'aux oreilles. « Sans diplôme, t'es considéré comme un gitan en Tunisie, et puis les dés étaient jetés. » À 17 ans, il traverse la Méditerranée, sans papiers.

« En France, j'ai commencé à bosser pour un Arménien. J'avais été récupéré par les réseaux marseillais. À Paris, dans les années 1980, on m'appelait le " roi des pitas"  ». Des journées longues, usantes, à faire du pain, dans des petites cuisines mal éclairées. « J'étais exploité, Hassem ne m'aimait pas. Un bougnoule qui plait à sa fille... Tu te rends compte ! »

« Tout a basculé quand mon patron est mort ». La rue, les foyers, la solidarité. « Le soutien que j'ai reçu ne venait pas des immigrés. Je pouvais crever. » Son salut, il le doit à l'Abbé Pierre. Son modèle. « Un grand homme. Toujours modeste, mais très digne, classe. Il a réalisé un miracle : rendre leur dignité aux pauvres. Il n'y a pas plus beau que ça. » Et à des réseaux qui lui permettent d'être régularisé. « J'ai pu m'inscrire à l'ANPE et être embauché à La Poste en 1992. »

Retourner en Tunisie, Fethi ne l'imagine pas. « J'ai été en règle pendant des années, mais depuis 2012... de toute façon, ma vie c'est la France ! Et puis la Tunisie, c'est le bordel ! »

Aujourd'hui, Fethi espère encore réintégrer le centre de triage du 10ème arrondissement, ce colosse de briques rouges. Faire circuler les lettres, servir de trait d'union entre les gens, c'est sa vie. « Je me bagarre pour revenir. Vingt ans de ma vie. Je suis comme Glenn Ford, rien ne m'arrête ». La Ruée vers l'Ouest, son film préféré. « Un type qui récolte plein d'emmerdes, mais s'en sort toujours ! », rigole Fethi. Victime de sa belle gueule.

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