« Le critique est un écrivain »

Pour Jean-Michel Frodon, le critique de cinéma ne doit pas recommander les films à voir ou à fuir. En laissant courir sa plume, il partage les émotions qu'une œuvre a suscitées chez lui. Et assume toute sa subjectivité.
A propos de ce projet
Publié le 8 Octobre 2015
Mots clés : cinéma critique écrivain
Auteur
Lucile Aimard
Lucile Aimard Promotion 70
Making Of
Lucile Aimard est étudiante au CFJ en 1ère année. Elle a réalisé cette interview dans le cadre de sa première session de Techniques de base rédactionnelles (TBR), sous la direction de Cédric Rouquette. Edité par Adèle Bossard.

Jean-Michel Frodon est critique de cinéma depuis 1983. Billard de son vrai nom, le Seigneurs des Anneaux lui inspire ce patronyme de fiction quand il commence à écrire au Point. Passé par Le Monde, il est ensuite, pendant six ans, le rédacteur en chef des Cahiers du cinéma. Aujourd'hui, il poursuit son métier de critique sur Slate.fr, dans son blog Projection publique.

 

Cet octobre, le CNC a publié une étude sur l'évolution du public des salles de cinéma depuis 1993. Les critiques des médias y arrivent en cinquième position des sources de conseils sur les films, en baisse de 9 points depuis 2006. Qu'annonce cette étude sur l'avenir du métier de critique ? Quel est alors le rôle du critique selon vous ?

Le critique est quelqu'un qui se consacre à écrire, c'est-à-dire que c'est un écrivain. Il construit un dialogue à trois entre un film, une écriture et un lecteur. Il y a une circulation entre les trois et tout le monde y gagne. Le critique part de ce qu'il a ressenti en tant que spectateur et assume sa subjectivité. Il rit, il est ému... Voir un film est toujours un acte intime. À partir de là, le critique transforme son émotion en écriture pour la partager, la transmettre. D'où l'importance de la ressource littéraire : le critique doit chercher les mots qui produisent plus que ce qu'ils énoncent, pour susciter l'émotion, pour toucher. Je crois surtout que la critique existe pour que tout film soit considéré comme une potentielle œuvre d'art. Dans chaque film, il y a un mystère, un point aveugle. Et le critique est là pour pointer ce mystère. Si un film ne tient pas sa promesse d'art, il a une mauvaise critique.

 

Les critiques cinématographiques ne sont pourtant pas lues comme des textes de littérature. Elles ont un impact sur le devenir d'un film. Le critique n'engage-t-il pas sa responsabilité en donnant son avis ?

La critique envoie parfois les gens dans les salles, bien évidemment. Cependant, c'est un effet secondaire, collatéral. C'est très vrai pour les petits films : la critique leur donne de la visibilité. Mais une mauvaise critique n'empêchera pas un film d'attirer son public. Je crois que le vrai impact de la critique, bien plus que de remplir les salles de cinéma, c'est de donner une notoriété au film et au réalisateur dans le monde institutionnel, de lui assurer sa survie dans le temps long. Les organisateurs des festivals, par exemple, s'appuient sur les critiques. Entre deux films qui n'ont pas marché, mais dont l'un a reçu une meilleure critique que l'autre, l'avenir du réalisateur n'est pas le même. C'est aussi vrai pour les diffusions nationales et internationales après la sortie d'un film. Les programmateurs ont besoin de ressources pour choisir leur grille. Ils s'appuient sur les critiques.

 

Il existe une proximité entre les milieux des critiques et des cinéastes. Dans ce monde du cinéma, les gens se croisent, deviennent amis ou ennemis. Le critique parvient-il à s'extraire de ces influences ?

Naturellement, il y a des connexions humaines qui se créent. Par exemple, je suis très proche d'Olivier Assayas, c'est un cinéaste qui est clairement devenu un ami. Nous avons fait un livre d'entretiens ensemble. Quand Olivier fait un nouveau film, je vais le voir et j'en parle tel que je l'ai vu. Je pense que notre amitié enrichit ma critique, cela présente un intérêt pour le lecteur. Souvent nous avons discuté de la réalisation au préalable. Je connais des éléments que d'autres critiques ignorent et je suis mieux armé que quiconque pour parler de sa sensibilité. Bien sur, c'est parfois plus compliqué. Il y a des réalisateurs qui étaient de bons amis qui se sont fâchés à cause de ce que j'avais écrit au sujet de leur film.

 

Vous faites ce métier depuis plus de 30 ans : qu'est ce qui a changé ?

Peu de chose. Je pense qu'il est devenu plus difficile de se faire rémunérer. Les journaux généralistes, aussi, accordent de moins en moins de place à la critique dans leurs pages. Beaucoup de gens travaillent bénévolement, par passion du cinéma et de l'écriture. Ensuite, il y a un changement qui n'a pas encore eu lieu, mais dont j'attends beaucoup. Internet offre des ressources extraordinaires. Le métier mériterait de s'alimenter de tout cela, d'utiliser les liens hypertextes, de mélanger texte et son... C'est parfois fait, mais ce ne sont encore, malheureusement, que des balbutiements.

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